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Témoignage d'un soldat allemand au Bois-le-Prêtre, Ernst Töller

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Comme Ernst Yünger, Ernst Töller écrivain allemand (1893-1939)  a combattu  au  Bois-le-Prêtre. Dans son livre "Gesammelte Werke bd 4 Eine Jungend in Deutschland" il témoigne de son expérience militaire au Priesterwald.

Traduction d'amateur de Jean-Michel D. dont grand père a été artilleur au Bois le Prêtre (Au 52 / 73ème DI)

Texte original en allemand communiqué par Bruno C.

NB: On recherche tout roman ou livre allemand ayant trait au Saillant de Saint-Mihiel et notamment au Bois-Le-Prêtre Des renseignements sur Ernst Töller, sa vie, son oeuvre, une photographie .. sont bienvenus.

....... Die Front

Nous faisons route par delà METZ vers le front.

Tout d’abord les conversations sont devenues spasmodiques et bruyantes, nous braillons des mots niais, bêtes et idiots, nous étirons nos corps, nous nous dressons sur les genoux et nos yeux écarquillés fouillent la nuit. Nous nous sentons soldats au front. Nous ouvrons nos cartouchières, nous comptons et vérifions les munitions, nous manœuvrons les sécurités de nos fusils.

Les mots deviennent plus étouffés, ils se perdent dans l’air épais et stagnant. Les lumières s’éteignent dans les sections. Le train continue sa route tous feux éteints. Maintenant, plus personne ne parle. Nous respirons en silence. L’angoisse crispante se desserre ; nous ne jouons plus aux soldats du front parce que nous y sommes. " Bientôt à METZ " martèle-t-on à nos oreilles. Le train s’arrête en rase campagne, nous descendons. Des gens sont là qui nous attendent. Nous marchons dans la nuit, la pluie mouille nos vêtements, nos sacs nous pèsent. Nous atteignons un village, nous trébuchons à travers les rues. Le capitaine frappe aux volets. Une porte s’ouvre, nous entrons dans la cuisine du train des munitions dans lequel on nous a répartis.

Un gros soldat nous donne du café chaud.

-" vous êtes tous trois volontaires pour la guerre ! " crie le capitaine

-" trois idiots de plus ! "  dit le cuistot.

Je me réveille avant le jour. Je traverse le village [Norroy les Pont à Mousson ?], le long des murs  des maisons noircis par l’incendie et criblés de balles. Je tombe dans des trous d’obus qui défoncent les rues. Une porte d’église est grande ouverte. Je pénètre à l’intérieur, le jour gris tombe à travers les vitraux cassés, mes lourdes bottes résonnent sur la surface du sol pavé. Devant l’hôtel gît un soldat. Comme je me penche vers lui, je m’aperçois qu’il est mort . Il a la tête fracassée comme une coquille d’œuf géante, les deux moitiés séparées d’où la cervelle jaillit.

Notre batterie est à mi-côte devant Pont à Mousson.

Nous débarquons le matin, avec la cantine de café et le pain pour l’unité. Les soldats sont assis torse nu devant les abris, leur chemise étalée sur les genoux et ils écrasent les poux qui se sont faufilés dans les coutures.

En chemin vers la batterie, j’entends le ronronnement du moteur d’un avion. Intrigué, je reste debout et reconnais sous le ventre de l’appareil la cocarde tricolore.

" descendez le ! " ordonne l’officier

Plusieurs sifflements se font entendre et l’avion lâche deux petits obus sur notre groupe. Personne n’est blessé.

" même pas une égratignure pour être évacué ", dit l’officier

" ton prédécesseur a eu plus de chance " me dit-il

" pendant qu’il était aux latrines, il s’est pris un tir de shrapnell qui l’a envoyé se planquer à l’infirmerie.

Le poste d’observation était installé dans un creux au flanc de la colline. Je pouvais voir à travers le périscope les tranchées françaises derrière Pont à Mousson, la ville bombardée, la Moselle qui serpente mollement dans le paysage qui annonce le printemps. Je commençais à distinguer un groupe de soldats français qui se déplaçait dans les rues de la ville. Ils se faufilaient dans les boyaux qui mènent aux premières lignes. Un autre groupe se mettait en marche.

Au second poste se tenait un lieutenant.

"- voyez vous les Français ?" demanda le lieutenant

"- oui "

"-nous allons les allumer. "

"  Obus à 220 " lance le lieutenant

" -obus à 220 " répète le téléphoniste 

Je regarde par le périscope. Un coup de fièvre me monte à la tête. Une tension m’envahit comme devant une table de jeu ; comme à la chasse mon cœur bat la chamade, mes mains deviennent moites. Dans l’air un sourd grondement, au loin un nuage de poussière brune.

Les français s’éparpillent. Pas tous, certains restent au sol, morts ou blessés..

" dans le mille " hurle le lieutenant

" hourrah " s’écrit le téléphoniste

" hourrah " je crie à mon tour.

Chaque midi, vers les onze heures, leur batteries, avec la ponctualité d’automates, tirent une douzaine de shrapnells. Nous sommes habitués, nous savons quelle batterie ennemie nous prend pour cible. Nous la contrebattons une heure après.

" 5 minutes avant onze heures ! " annonce Joseph, " attention à celle qui va arriver "

" là-bas, ils ne tireront pas tout de suite, il nous reste cinq minutes. "

Alors, nous disparaissons dans nos abris pour une partie de tarots.

Les tirs des français n’ont pas atteint nos pièces.

Les tirs allemands n’ont pas plus touché les canons français.

On tire juste pour montrer que c’est encore la guerre ; Qu’ils sont là-bas de l’autre côté et que nous sommes toujours là.

Nous restons assis dans l’abri.

11 heures, ;

11heures 02

11 heurs 10

" 7 de trèfle " annonce Aloyse

" As de trèfle " j’ajoute

" atout ! " tranche Joseph.

Mais il ne ramasse pas ses cartes..

" bon sang " crie-t-il

" pourquoi ne tirent-ils pas ces salauds ? "

" c’est que leur montre doit retarder " dit Aloyse.

Nous jouons en silence pendant dix minutes. Ce silence est pesant.

A vingt mètres de la pièce éclate un obus.

" Ah, enfin " crie Aloyse " atout maître ! "

Un autre obus éclate.

" Ceux-là, c’est pas nos français " crie Aloyse et il jette ses cartes. Un éclat d’obus vient percuter la porte de l’abri. Le téléphone sonne

" Tout va bien ! "

Nous nous enfilons dans le couloir de l’abri creusé dans la montagne. L’épaisseur au-dessus de nos têtes est d’à peine 30 cm. En haut sont disposés des madriers et des plaques de tôle ondulée. Le moindre coup au but nous réduirait en purée, mais ce fossé ridicule nous donne l’illusion de la sécurité. Une pluie d’éclats pulvérise notre toit. Notre vétéran, domestique dans une ferme de Berchtesgaden, sort son chapelet et se met à prier discrètement.

Frantz entonne une chanson du pays.

" ferme là ! " intervient Sébastien contrarié " pas de sacrilège "

L’abri vacille dans un vacarme effrayant. Notre deuxième dépôt de munitions vient de partir en fumée. Sébastien arrête de prier, Frantz fixe le plafond. Pendant deux heures le feu roulant ne cesse pas au-dessus de nos têtes. L’attente se poursuit. Aucun ordre ne parvient du poste d’observation. Peut-être la ligne de téléphone a-t-elle été détruite ?

Maintenant nos pièces lourdes répondent.

" Deux pour y aller " dit le sous officier

Joseph et moi enjambons le parapet. Obus et éclats sifflent et vrombissent. Nous atteignons le poste d’observation. Le feu ennemi a cessé. Ca et là, les obus trouent notre montagne. Eclairs et geysers de poussière brune jaillissent dans l’air.

Comme nous revenons vers nos pièces, nous pouvons contempler le désastre .

" foutaise ! " jure Joseph

" la guerre … " répète-t-il.

 

Finalement, nous sommes au repos.

Depuis des semaines mon uniforme me colle à la peau ; depuis des semaines je n’ai pas pu me laver. Je vais me chercher un seau d’eau. J’arrache mes vêtements, je me savonne et je me brosse avec un plaisir non contenu. Comme je suis debout, dénudé et pudique, Sébastien, le valet de ferme de Berchtesgaden s’approche. Il est pieux et il ne comprend pas la folie de cette guerre.

Quand il reçoit du jambon et du lard de chez lui, il s’assied, se recroqueville, le dos voûté et il mange, jure et parle tout seul.

" Peut-être que les prussiens sont responsables de ce gâchis, bien sûr, ils le sont. Ils ne peuvent jamais la fermer. A cause d’eux, le roi Louis II a été obligé d’y croire aussi. Quand il a fallu y aller certains disaient il n’est pas ivre du tout, il vit, le Bismarck a possédé les bavarois devant et derrière. Son grand-père, pendant la guerre de 1866 avait fait prisonnier à lui seul six prussiens. Rendez-vous compte –s’est il écrié – les bavarois sont là maintenant et ils boivent notre bière dans nos cantines ! "

Sébastien est resté planté, m’apercevant nu, il a baissé les yeux de surprise. Il a rouvert les yeux, bourré sa pipe et son regard s’est porté au loin, par dessus moi, dans les arbres.

" maintenant on sait pourquoi la guerre était inévitable " grommelle-t-il " le prussien se lave à poil ! "A travers son rictus perçait un tait d’ironie

" salauds de prussiens " s’écria-t-il et il regagna l’abri où il se laissa tomber sur la paille.

 

Dans les caves et les greniers, dans les petites chambres et les recoins des cuisines, demeuraient les habitants français que la guerre dans les villages du front abandonnait derrière elle. Naufragés vivant sur des planches, demain une tempête les poussera dans des abîmes, spectateurs impuissants de leur propre déchéance, le village dans lequel les parents et les grands parents avaient vécu serait détruit, les champs labourés par les canons, les semences éparpillées par les obus. La moisson qui lève s’appelle la mort et la perte de ses racines.

 

Ce dont les français ont besoin pour ne pas mourir de faim, ils le reçoivent des allemands et pour un pain ou un morceau de saucisse, mainte femme s’est vendue.

Les soldats et les paysans s’entendent cordialement. Ils se connaissent bien ainsi que leurs habitudes quotidiennes. Ils se font confiance et hochent la tête au mot guerre. Ils partagent la même opinion à propos des ordres absurdes du commandement et quand les femmes du village s’abaissent à des travaux dégradants ils jurent ensemble : " merde !, nous n’avons pas besoin d’avoir peur de n’avoir plus rien à faire ; cette guerre n’a pas de fin. L’armée a envoyé dans les tranchées Français, Polonais, Russes, Asiatiques pour faire la relève. Les soldats chantent : " Ah! ce train n’est pas un express. Quand est-ce qu’on ira à la noce à Cologne sur le Rhin ? "

 

L’officier de notre compagnie était étudiant en médecine. Il était aspirant. Ils l’ont sorti de sa caserne pour revêtir l’uniforme.

Pendant la guerre, on l’a nommé officier.

Il porte les galons de lieutenant. Nous nous moquons de son orgueil, de sa vanité et de sa folie des grandeurs. Un jour, comme je le croisais, je ne l’ai pas salué de la manière réglementaire. Il a fait un rapport auprès du vaguemestre.

Verdict : " marche forcée chaque jour à 11H15 avec son paquetage jusqu ‘au poste d’observation. "

A 11h15 je suis au poste d’observation. Le lieutenant Siegel est assis à la table des cartes et lit. Je me signale auprès du sergent major.

" les chaussette ne sont pas réglementaires. Demi tour et revenez vous présenter " fustige le lieutenant Siegel d’une voix sèche.

Je dévale la pente alors arrosée par les shrapnells et regagne en sueur l’abri. Je refais mon paquetage et remonte la pente à la course.

" Où sont les pansements ? " interroge le sergent

" je les ai laissés là-bas "

" demi tour "  gueule le lieutenant.

Le sergent major claque des talons et rit bêtement.

Je dévale à nouveau la pente.

A nouveau je la remonte, mon sang bouillant de colère.

Pendant trois jours on a du recommencer ce jeu absurde.

Assis sur ma paillasse, sans pouvoir dormir, je ressassais :

" si ça continue je tue ce type " dis-je tout haut

" pourquoi autant de haine envers toi ? "demande Frantz

" je ne sais pas "

" mais si, les intellectuels entre eux ne peuvent pas se supporter. "

 

De bonne heure, je me présentai auprès du major du train badois à qui on avait confié notre batterie.

" Volontaire forcé au rapport "

Le major, un officier d’active de Karlsruhe, avec un visage avenant de poivrot imbibé, me regarda, étonné. J’avais dépassé les bornes du devoir, il devait m’enfermer. Je lui racontais ce qui s’était passé. Le major resta silencieux, je savais que lui non plus, n’aimait pas le lieutenant faux-jeton.

" Asseyez-vous et buvez un schnaps " dit le major "qu’est-ce que je peux faire pour vous ? "

" je voudrais m’en aller, Herr major

" où ?

" de préférence partir dans l’infanterie

" pourquoi l’infanterie ? qu’avez-vous contre l’artillerie ?

" nous tirons et nous ne savons pas sur qui. Les autres en face tirent et nous ne savons pas qui ils sont. Je veux voir l’ennemi contre lequel je me bats. "

" vous écrivez des poèmes ? " demanda le major

" a vos ordres major "

" Plutôt moderne ? Comme poète contre les romantiques ; comme soldat vous souhaiteriez une petite guerre romantique. Santé "

" Santé major "

" Où voulez-vous aller ? "

" Chez les canons à répétition [ Sens de RevolverKanonen ?], au Bois Le Prêtre. "

" Si vous voulez. Quand vous reviendrez, envoyez moi vos morceaux de poèmes.

" A vos ordres major. "

Deux heures plus tard le maréchal des logis m’annonça que j’étais déplacé. Je refis mon paquetage, balançai mes affaires et me présentai au lieutenant.

Le lieutenant m’accueillit avec un sourire ironique.

" Voulez vous faire la paix ? " dit-il en me tendant la main.

Je coupai court dans un claquement de talons.

" Halte ! " cria -t-il

Je me retournai

" N’avez-vous pas vu que je vous ai tendu la main ?

" bien sûr mon lieutenant

" qu’est-ce qui vous prend ?

" Si c’est un ordre- lui dis-je-en lui tendant une main forcée.

Son cou maigre s’enfla et rougit.

" Allez au diable!

" A vos ordres mon lieutenant.

La forêt massacrée. Malheureux mots. Un arbre, c’est comme un homme. Le soleil l’éclaire, il a des racines qui s’enfoncent dans la terre .La pluie l’arrose. Les vents caressent sa ramure, il pousse, il meurt. Nous savons peu de choses sur sa croissance et encore moins sur sa mort. Il plie sous la tempête d’automne comme sous sa destinée, mais ce n’est pas la mort, juste le soleil réparateur de l’hiver. La forêt est un peuple. Une forêt mitraillée, c’est un peuple assassiné, sans repère. Les troncs démembrés sont noircis durant le jour et la nuit compatissante ne les pleure pas ; même les vents les balaient insensiblement.

A travers l’une de ces forêts mitraillées qui parsèment l’Europe, au Bois le Prêtre, s’étiraient les tranchées des français et des allemands. Nous étions si proches les uns des autres que si nous levions la tête au dessus de la tranchée, nous pouvions nous parler sans élever la voix.

Nous dormons blottis les uns contre les autres, dans des souterrains boueux ; des parois suinte l’eau, les rats rongent notre pain, dans notre sommeil la Guerre et la Patrie. Aujourd’hui nous sommes dix, demain huit. Deux ont étés déchiquetés par les obus. Nous n’enterons pas nos morts. Nous les asseyons dans de petites niches que nous avons creusé pour nous reposer. Quand je me faufile en rampant entre les boyaux, je ne sais pas si je passe devant un mort ou un vivant. Ici, les vivants et les morts ont le même visage d’un gris jaune terreux. On ne cherche plus d’endroit où mettre les morts. Souvent les corps sont si déchiquetés qu’on ne retrouve qu’un morceau de viande collé à un tronc qui nous les rappelle ; ou bien ils sont si hachés dans les barbelés entre les tranchées que la terre devient leur tombe. Trois cents mètres à notre droite, dans le chaudron des sorcières qui fut vingt fois conquis par les allemands, vingt fois repris par les français, s’amoncelaient les cadavres d’un blockhaus . Les corps étaient entremêlés comme dans une grande étreinte. Une abominable puanteur s’en dégageait.

Maintenant, une mince couche de chaux blanche les recouvre.

Les canons à répétition furent ramenés à l’arrière. Je fus déplacé dans une batterie à l’ouest de Verdun [Argonne ?]. La couronne feuillue de vieux hêtres nous dissimulait à l’aviation ennemie.

La suite du texte ne concerne plus le Bois-Le-Prêtre, mais nous n'avons pas résisté au plaisir de poursuivre pour montrer comment l'esprit militaire est identique dans les deux camps ...

Nous tirions et on nous tirait dessus. Au bout du compte nous vivions paisiblement, seule la soupe donnait à redire. A la table des intendants et des sous-officiers, on servait du beefsteak et des patates sautées et ils se tapaient sur le ventre bien rempli, ce qui donne du mauvais sang.

De plus les officiers, dans leur position planquée, se font construire un nouveau casino pendant que dans nos souterrains infiltrés par la pluie, les simples planches et cartons bitumé nous manquaient.

Et encore, à côté de notre abri, un souterrain bétonné pour l’Etat Major est installé avec tout le confort -ça coûte 20000 Marks nous a dit un camarade maçon-avec une telle protection de murs épais, on peut envisager de passer plusieurs hivers de guerre.

Les bruits de latrines circulent de bouche à oreille. Ici les soldats se sont mutinés, là certains ont fraternisé avec des français. Ils ont versé le café sur les pieds d’un général. Ils ont tué un officier dans la tranchée.

Le Kaiser va venir, nous devons nous être passés en revue. Le capitaine désigne les soldats qui portent les uniformes les plus propres. Il y aura sûrement des cuistots, des gratte-papiers et des aides de camp d’officiers qui seront choisis pour la parade du Kaiser et décorés de la croix de fer. Les cochons du front n’ont rien à faire là disent les soldats. La nouvelle déclenche des ricanements à l’idée qu’ils devront tous fourbir leurs armes et les affûter avant de défiler devant le Kaiser

C’est avec les officiers d’Active que nous nous entendons le mieux. Leur façon guindée de traiter les affaires ordinaires et nécessaires se perd rarement en futilités. Nous sommes au pire avec les petits bourgeois d’officiers de réserve. Ils se comportent et se chicanent à chaque occasion comme s’ils devaient se convaincre et nous aussi qu’ils sont devenus des personnages importants.

Frantz a reçu de chez lui un imperméable de peau fine. Un jeune officier de réserve l’interpelle. Qu’est-ce qu’il s’imagine ? que les soldats doivent s’habituer à la pluie et à la saleté. La guerre n’est pas là pour la rigolade. Quand un homme simple se met à porter un imperméable, il s’arrogera demain le droit de porter une casquette d’officier.

" Les officiers peuvent mourir comme nous " dit Frantz, " mais ils ne peuvent pas vivre avec nous.

Nous ne savons de la guerre que ce qui se passe dans notre petite compagnie; ce qui se passe sur les autres fronts on l’apprend par les journaux. Même l’image des combats tels que nous les vivons ne se forme pour beaucoup qu’après la nouvelle; l’image originale change ses contours ou bien est effacée ou censurée.

Dans les feuilletons des journaux, les français sont représentés comme une race dégénérée, les anglais de mauvais commerçants, les Russes des cochons. La maladie de dénigrer l’ennemi, d’insulter, de souiller, est si répugnante que j’ai fait savoir par une phrase adressée au censeur que je m’élevais contre cette attitude qui nous rabaissait nous mêmes ; le rédacteur renvoie le manuscrit avec de nombreuses phrases tronquées; on doit savoir prendre du recul sur l’opinion publique. C’est pourquoi l’opinion publique dans la patrie est trompée. Les soldats ironisent là-dessus.

 

Le village A doit être rasé.

A 7 heures du matin l’ordre est tombé.

A 7h3O le dernier habitant avait quitté le village.

Quand à 8 heures je traversai les rues silencieuses, et pénétrai dans les maisons où les portes ouvertes n’étaient barrées par personne et où personne ne nous invitait, je n’étais pas seul. Dans les couloirs et dans les chambres l’air était encore chaud de la présence humaine ; et les objets aussi n’étaient pas séparés de ceux qui les possédaient.

Les loquets témoignaient de la pression des mains, sur la vaisselle et les pots s’attachait encore le regard des maîtresses de maison. Les armoires et les commodes cachaient vêtements et ustensiles de tous les jours comme des jours de fête. Les objets se détachent plus difficilement des hommes que l’inverse et quand un homme est mort depuis longtemps, ils lui restent attachés.

Ici les hommes n’ont fait que fuir leur maison parce que la guerre les en a chassés. Ils n’avaient le droit d’emporter avec eux que ce que leurs bras pouvaient tenir. Chaque heure raconte la douleur du choix. Une femme a ficelé des draps et les a abandonnés. Un autre a arraché les vêtements d’une armoire et les a laissé tomber. Une autre, mère ou enfant, a rassemblé et empaqueté des jouets pour s’en séparer finalement.

Dans le silence du village abandonné il n’y a personne pour m’interroger, toutefois je parle tout haut, comme si je m’adressais à des hommes pourchassés.

Il fallait que ce soit ainsi, ça aussi et d’un pas rapide je m’éloignai du village. Personne ne me poserait la question de savoir où je fuyais ainsi.

Je suis passé Sous-Officier.

Chaque nuit je suis de service dans les tranchées avec l’infanterie. Nous devons neutraliser les bouches à feu de l’artillerie française ; sans lumière et en silence leurs positions se laissent investir. Nous nous sommes répartis en trois équipes successives. La première commence à 8 heures, l’autre à minuit et la troisième à 4 heures du matin. Après quelques heures de sommeil, nous quittons l’abri où nous étions en sécurité près des pièces et en silence, nous courrons par le chemin détrempé vers le bois au delà de la troisième position.

L’écho répété des sifflements et des détonations des obus et shrapnells nous accueille. Nous trébuchons sur des souches, sautons d’entonnoir en entonnoir, à travers la boue et les flaques d’eau. La lumière jaune des tirs embrase les troncs, nous ne regardons jamais le ciel et ne savons plus si les étoiles nous éclairent ou bien si les ténèbres, comme un sac noir, pendent au-dessus de nous. Finalement nous tombons sur le boyau et nos yeux se détachent du sol.

Nous restons debout contre le parapet et nous épions, les balles s’écrasent, éclaboussent la terre, leurs ricochets vrombissent, des fusées éclairantes s’épanouissent, planent avec une lueur blanche au dessus des chevaux de frise, tous les bruits se mêlent aux voix de la nuit. Là, dans le lointain, jaillissent les éclairs de l’artillerie, nous les devançons avec les longues-vue, comptons les secondes jusqu’à ce que le tir arrive à son but avec une force sourde. Mais par dessus toutes ces frayeurs, la nuit apaise nos cœurs, majestueuse et solennelle, elle enveloppe la terre et les créatures, la respiration se fait plus libre, le pouls plus tranquille, elle nous invite dans le courant de l’ordre éternel.

Une nuit nous avons entendu des cris comme si un homme endurait d’atroces souffrances puis le silence total. Y en aurait-il un qui ait été touché à mort ? pensons-nous. Après une heure les cris reprennent, maintenant ils ne s’arrêtent plus, cette nuit là, la nuit suivante non plus, nu et sans mot le cri se transforme en plainte, nous ne savons pas s’il provient de la gorge d’un Allemand ou d’un Français, le cri vit en lui-même, il en appelle à la terre et au ciel, nous nous bouchons les oreilles pour ne pas entendre la plainte, rien à faire, le cri vrille nos têtes, il transforme les minutes en heures, les heures en années. Il nous mine intérieurement et nous vieillit plainte après plainte.

Nous avons appris qui criait, l’un des nôtres, il est accroché aux barbelés, personne ne peut le sauver, deux ont essayé, ils ont été abattus, n’importe quel fils qui a une mère se défend et refuse sa propre mort, au diable, il en fait trop, nous allons devenir fous s’il crie encore longtemps, la mort l’a rendu muet au troisième jour. Je vois les morts et je ne les vois plus. Enfant, j’aimais me faire peur dans les foires en fréquentant les maisons hantées par les figures de cire des empereurs et des rois, des héros et des assassins de l’époque. La même invraisemblance engendre la frayeur mais les morts n’ont pas de pitié.

.......

Merci à Jean-Michel D.pour sa "traduction d'amateur".

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