RETOUR.gif (1070 octets)

Les armements et les techniques de combat

DICO.gif (1121 octets)

Extrait du livre A BAR-LE-DUC PENDANT LA GUERRE de Pol Chevalier

 

CHAPITRE XI

Bombardements.

I

Les villes bombardées ont généralement connu deux sortes de divertissements : bombardement par pièces et le bombardement par avions.

Les Allemands ont négligé de faire l'éducation complète de Bar-le-Duc : ils ne nous ont fait goûter que l'arrosage par avions.

Ils ont même prétendu qu'en gens du monde, ils nous rendaient les visites que nous leurs faisions à Trêves; cet échange de politesses m'a, du moins, été rapporté par un de mes plus aimables compatriotes, prisonnier comme capitaine dans la cité des Trévires, mais il m'a ajouté que tout lui donnait à penser que les incursions des taubes au-dessus de Bar étaient les premières et que nos politesses n'étaient que des actes de réciprocité, à telles enseignes que lorsque nos avions visitaient Trêves ils jetaient, en même temps que leurs bombes, des imprimés sur lesquels était écrit : " Représailles pour Bar-le-Duc ".

Mais reprenons l'ordre chronologique.

La bataille de la Marne avait laissé notre ville et ses habitants intacts, alors que les bombardements y firent, par la suite, nombre de victimes. Et cependant, la période de la Marne est demeurée la plus angoissée.

On se l'explique : le gigantesque choc de septembre 1914 nous a tenus haletants à toute heure, pendant cinq jours et cinq nuits, sous un vacarme assourdissant, dans la perspective glacée de voir, à tout instant, l'ennemi, qui était à nos portes, les franchir d'autant plus facilement qu'elles étaient purement symboliques dans notre ville ouverte.

Les bombardements, eux, pour meurtriers et fréquents qu'ils aient pu être, constituaient des démonstrations étrangères à toute action de guerre générale et continue, et à une certaine distance de la ligne de feu stabilisée dans la guerre de position; c'était une heure mauvaise, parfois très mauvaise à passer, entre le moment où le long ululement de la sirène annonçait le passage des lignes par les sinistres oiseaux et celui où les reprises courtes et répétées de la même voix faisaient connaître le départ des indésirables visiteurs.

On se prenait alors à respirer jusqu'à la cérémonie suivante.

Les bombardements furent de deux sortes ou plutôt de deux calibres nous connûmes d'abord les bombes proprement dites, puis les torpilles.

Si l'on néglige deux crottes qu'un avion laissa innocemment choir sur des jardins, au début des hostilités, on peut dire que les opérations aériennes des Boches au-dessus de notre ville commencèrent en 1915.

Notre cité intéressait particulièrement l'Etat-Major ennemi, non par son caractère stratégique, mais à raison des services de ravitaillement et d'étapes dont elle était un centre fort important : c'est le dogme de la désorganisation jetée dans l'arrière pour la facilité de l'attaque de l'avant.

En 1915, ce ne furent encore que quelques ordures évacuées en mai et septembre, sur des jardins, sur la Ville-Haute, près du Lycée et de l'abattoir, bref, tout se borne à deux militaires blessés et quelques menus dégâts comme en commettraient des gamins en maraude.

Mentionnons, à titre de curiosité, a la date du il octobre, une pluie de fléchettes semées par deux avions et qui portaient gravée cette inscription facétieuse " Invention française, fabrication allemande ".

Elles n'embrochèrent heureusement personne et ne furent pas autrement remarquées que le passage de ballonnets qui se sont délestés de quelques paquets de La Gazette des Ardennes sur le plateau de Véel.

Avec l' année 1916, on vit autre chose.

Le 21 février, les Allemands préludaient à la lutte titanique de dix mois, dite "la bataille de Verdun ", par un raid d'avions qui causa des dégâts d'une certaine importance et fit une douloureuse victime dans la personne de Mme Thirion-Gillet. Conviée par la municipalité aux obsèques de cette digne mère de famille de 32 ans, la population toute entière, pieusement recueillie, mais dans une ferme constance, suivit les funérailles. Les civils demeurés à Bar montraient qu'ils tenaient et que les procédés boches de terreur ne les terrifiaient pas.

Ce même jour, dans la soirée, un mémorable exploit vengeur s'accomplissait à proximité une des plus formidables unités de l'escadre des Zeppelins, le " L. Z. 77 ", était repérée dans le champ de nos projecteurs à près de 2000 mètres de hauteur et trouée par un obus de nos auto-canons de Revigny.

L'aéronef, d'abord enflammé dans ses contours, se transforma , en quelques secondes, en une gigantesque torche qui vint s'écraser sur le sol, près de Brabant-le-Roi, provoquant dans sa chute embrasée une formidable explosion de tous ses projectiles. Sous l'amoncellement des débris informes de l'appareil on retrouva 26 cadavres carbonisés; un des passagers s'était précipité dans le vide, il fut réduit en bouillie en touchant le sol.

zeppelinL77.jpg (14875 octets)

zeppelinL77b.jpg (13778 octets)

Le Zeppelin L77 abattu  près de Brabant-Le-Roi (55) le 21 février 1916

C'était assez vraisemblablement au-dessus de Bar que les exploits de mort de ce Zeppelin devaient s'accomplir; la Providence, qui en avait jugé inversement, détourna un autre Zeppelin qui suivait, à 15 kilomètres, de pousser plus avant son expédition.

Au reste Bar allait, par la suite, payer un lourd tribut aux machines infernales de l'air.

Le plus meurtrier des bombardements était proche; ce fut celui du 1er juin 1916, jour de l'Ascension: l'attaque comprit deux phases de dix minutes chacune, l'une, de midi 45 à midi 55, l'autre de 13 h. 05 à 13 h. 15. Il ne s'agissait que de simples bombes, mais combien l'imprudence des habitants, qu'aiguillonnait une folle curiosité, les rendit funestes.

Le temps était splendide et on achevait de déjeuner lorsque, soudain, les ronflements croisés d'une pléiade de moteurs se firent entendre. Nombre de personnes sortirent des maisons " pour voir ", comme s'il s'agissait de jouir du spectacle d'un meeting d'aviation. En quelques instants, ce fut une autre fête, les bombes crépitaient de tous côtés, jonchant le sol de morts et de blessés, et l'on se précipita alors dans les caves, dans les couloirs d'entrée des maisons et partout où l'on pouvait trouver un abri. Le feu ayant cessé au bout de dix minutes, on se répandit de nouveau dans les rues. Hélas ! le départ des rapaces n'était que simulé, les explosions reprirent bientôt aussi drues que la première fois, et ce furent de nouvelles victimes.

Enfin, à 13 heures un quart, les oiseaux funèbres quittèrent définitivement leur champ de carnage.

C'était, dans la ville, une consternation générale; à l'hôpital, où les dépouilles mortelles et nombre de blessés avaient été transportés, le spectacle était horrifiant, tant à la morgue que dans les salles, où les mourants présentaient des plaies épouvantables.

Oh, la guerre! la guerre! Se peut-il qu'il y ait, à la surface du globe, des scélérats qui ne demandent qu'à la recommencer! Soyons assez forts, dans l'union de tous ceux qui ont la ruée des hommes sur les hommes en exécration, pour empêcher le retour d'un tel crime!

Lors du bombardement du 1er juin, comme au cours de ceux qui suivirent, on ne put trop admirer le courage et le dévouement des ambulances américaines qui ne cessèrent de circuler pour porter secours de tous côtés, pendant que les obus pleuvaient sur leur chemin.

Quel fut le tableau de l'abominable chasse de cette journée? Soixante-quatre victimes mortelles, dont un certain nombre ne succombèrent que quelque temps après et dont les autres reçurent, le 3 juin, des obsèques solennelles sur la place Exelmans transformée en un temple immense, sous la voûte des cieux, dont on implorait la miséricorde.

Rendons à la presse de l'époque la parole qu'elle prit sur le vif des événements

" On ne connaît que trop la tragédie dont notre ville fut le théâtre le jour de l'Ascension.

" Aux victimes des atrocités allemandes était dû un hommage solennel par les survivants.

" Il fut rendu le 3 juin dans une inoubliable cérémonie à laquelle M. le Maire avait convié ses concitoyens.

" Malgré la pluie et la boue, la population barrisienne avait, tout entière, répondu à l'appel.

" Le cortège formé à l'hôpital mixte se rendit sur la place Exelmans en un interminable défilé. En tête, la musique militaire était suivie du clergé de toutes les paroisses, dirigé par son évêque, puis ce furent les douze prolonges d'artillerie transformées en chars mortuaires revêtus de draps aux couleurs nationales et surmontés de faisceaux de drapeaux.

" Derrière chacun de ces chars, les familles pleurent les êtres chéris qui ne sont plus, et c'est, après le dernier, l'immense cortège, en tête duquel marchent les autorités et corps constitués de la ville.

" Sur la place Exelmans, une tente décorée de drapeaux a été dressée pour la célébration de l'office funèbre.

" Au premier rang de l'assistance, on remarquait Mme Raymond Poincaré, près de qui se tenaient M. Jules Develle, sénateur, M. le Préfet, M. le Maire, le Général Goigoux, le Colonel de Rieux, de la Maison militaire du Président de la République, etc.

" La place se trouva, en quelques instants, littéralement bondée.

" L'office religieux, écouté dans un recueillement auquel se mêlent les sanglots, se termine par le Dies irae qu'accompagnent les grondements du canon lointain. Puis Mgr Ginisty prononce une vibrante allocution et donne l'absoute.

" La tente transformée en autel est instantanément démontée, puis le Préfet, le Maire et le Général Goigoux interprètent, dans un magnifique langage, les sentiments de la Nation, de l'Armée et de la population de notre cité si cruellement meurtrie.

" Le cortège gagne le cimetière, et, là, André Maginot put occuper la place qui lui était réservée et qu'il n'avait pu prendre plus tôt par suite de fâcheux contretemps qui l'avaient mis en retard.

" Les discours les plus émouvants furent prononcés, mais l'autorisation de les reproduire ne put être obtenue.

" Dormez en paix pauvres victimes; la population de Bar-le-Duc aura le culte de votre souvenir et vous associera pieusement à ceux qui sont tombés face à l'ennemi ".

L'effroyable bombardement, au sujet duquel nous avons considéré comme négligeables les dégâts matériels, était un sévère enseignement de prudence.

Des précautions avaient été recommandées après les premières et inoffensives incursions de taubes en 1915, et M. le Maire avait, à la date du 20 septembre, fait paraître un avis disant que, lorsque la présence d'un appareil aérien ennemi était signalée, il était dangereux de séjourner, de circuler et surtout de se rassembler sur la voie publique, et que, Si l'on était dehors, il fallait au plus tôt rentrer chez soi.

L'avis se terminait par un appel au calme et à la confiance dans l'avenir.

Mais, au sujet des précautions, revenons un instant en arrière.

Après le bombardement qui avait coûté la vie à Mme Thirion, le service des sirènes fut organisé et, le 8 mars 1916, M. le Maire prenait un arrêté relatif aux alertes.

Puis, le 27 mars, étaient publiées, sous la signature municipale, des recommandations de se réfugier, au premier signal, dans des caves voûtées; il était ajouté que l'indication de ces caves allait être faite à l'aide des mots " Caves voûtées " inscrits à la façade des maisons qui en étaient pourvues; il était, en outre, rappelé qu'en cas d'alerte de nuit, il était dangereux de circuler avec des lumières ou d'en tenir chez soi pouvant filtrer au dehors.

Aussitôt après le bombardement du jour de l'Ascension, les recommandations se firent plus pressantes.

Dès le 4 juin 1916, dans un article intitulé " Les indésirables ascensionnistes ", Le Réveil de la Meuse disait notamment " Lorsque les oiseaux de malheur sont signalés, il ne faut pas que la curiosité l'emporte sur la prudence qui s'impose. La rodomontade n'est nullement de saison et la sage retraite dans les caves voûtées n'est pas une marque de poltronnerie. Pas de rassemblements surtout : ce ne sont pas seulement les éclats de bombes qui sont à craindre, mais les débris de toute nature qui s'échappent des édifices frappés et dont les effets sont terribles sur les groupements de personnes ".

Le lendemain 5 juin était pris ce qu'on peut appeler un arrêté municipal de sécurité enjoignant, en cas de bombardement, aux propriétaires de caves voûtées de tenir ouvertes leur porte d'entrée et celle de leur cave de manière à permettre aux passants d'y trouver l'abri le plus proche. Une commission de visite était en même temps nommée pour examiner les caves.

Le 16 juin 1916, la bande des sinistres assaillants de l'air reparut vers 8 h. 1/2 du soir, crachant une cinquantaine de bombes sur notre cité, avant qu'on ait en le temps de se remettre de la surprise qu'ils causèrent. Sept personnes furent tuées sur le coup ou mortellement atteintes.

Un tel exploit devait encourager les barbares qui l'avaient accompli; le lendemain eut lieu un nouveau bombardement, mais il ne fit qu'une victime : on venait de recevoir une terrible leçon de sagesse.

La presse renouvela ses objurgations, et, comme le moindre des foyers lumineux constituait un objectif dangereux, non seulement tout éclairage supprimé, mais le plus mince filtrage de lumière fut interdit chez les particuliers par un arrêté encore plus impératif que les précédents, et ainsi il arriva que, renversant les choses de la lumière comme le docteur Diafoirus avait inversé celles de l'anatomie, la guerre substitua aux contraventions pour défaut d'éclairage les contraventions pour intempestive lumière. Et moi qui ne faisais ma correspondance, voire mon harpagonnage que le soir!... Mon cabinet était heureusement pourvu d'un store opaque

Il me faut hélas, après un mot plaisant, reprendre la tragédie des bombardements.

Contrairement à la règle classique, cette tragédie devait avoir beaucoup plus de cinq actes, mais je me bornerai à en relater les grandes scènes.

La défense aérienne ayant été organisée par auto-canons et par une vigie installée sur la passerelle du chemin de fer, il n'y eut plus guère que des bombardement nocturnes.

Pour signaler le passage des lignes par des oiseaux funèbres, des sirènes, dont nous avons déjà fait mention furent installées notamment à la Tour de l'horloge, à l'usine à gaz et aux forges Durenne. Le service en était assuré par des postes militaires.

L'établissement de ces appareils n'alla pas sans de vives discussions; leurs adversaires prétendaient qu'on les entendait mal, que l'on confondait leurs avertissements avec d'autres sonorités, etc... Il me souvient que dans la séance qui eut lieu à leur sujet à l'Hôtel de Ville, je me pris à consulter un livre qui était sur la table et m'écriai en le brandissant " Voilà la solution : il faut signifier aux Boches qu'aux termes de l'article 481 du règlement de police, il est interdit de tirer des pièces d'artifice dans la localité ". " Soyons sérieux ", me répondit-on. - A quoi je répliquai que le plus sérieux des hommes était M. Joseph Prudhomme, et qu'il l'était même tellement qu'il omettait de descendre dans les réalités. J'ajoutai que les sirènes avaient l'avantage d'en être une et qu'il fallait conserver ce mode d'avertissement en attendant qu'on en trouvât un meilleur.

Les visages les plus graves se décidèrent, et la majorité qui dés le début d'ailleurs, était pour les sirènes, devint 1'unanimité.

Poursuivant l'ordre des événements, nous glissons sur les menues alertes qui n'ont fait qu'attenter à notre tranquillité, et nous arrivons au 26 mai 1917, journée où les Boches se signalèrent en prenant comme points de mire les énormes croix rouges peintes sur les toitures des hôpitaux. Malades, blessés et infirmières furent canardés à plaisir du haut des voûtes azurées; on en a notamment gardé une chaude mémoire à l'hôpital central et à l'hôpital 26.

 

Ouvrons, dans l'ordre des dates, une parenthèse joviale: le 17 mai 1917, une maison s'effondrait, rue du Coq, et l'on n'avait cependant pas vu d'avion. Qu'était-il arrivé? Comme vous ne le devineriez pas, je le dis tout de suite bondée de demi-muids de pinard, cette maison n'avait pas pu tenir le coup. Voilà ce que c'est de ne pas avoir bu le vin plus tôt!

Nous en venons maintenant aux heures néfastes des 4, 5 et 6 septembre.

Ce fut un beau tapage dans toute la ville; les bombardiers aériens en étaient venus au régime des torpilles, et, quand ces engins ne tombaient pas dans le lit de l'Ornain, c'était la forte casse les bureaux de la Trésorerie, l'atelier de camouflage de la rue de l'Etoile, les entrepôts de la maison Martin - Huest, boulevard de la Banque, et quantité d'immeubles sis de toutes parts furent détruits ou amochés; on eut entre autres à déplorer, quai Victor Hugo, l'écrasement de l'hôtel Pelgrin qui, crevé par un des monstrueux projectiles, s'affaissa comme une galette, ensevelissant sous ses ruines la malheureuse propriétaire, que l'on appela inutilement pendant une heure, l'oreille collée aux décombres que l'on s'efforçait de déblayer sous la direction du Colonel Bertin, dans le vain espoir de trouver la pauvre femme en vie dans sa cave.

Des obsèques solennelles furent renouvelées pour les victimes de ces journées; toute la population les accompagna au champ de repos derrière les autorités civiles, religieuses et militaires. M. Maginot, alors ministre des Colonies, s'y fit représenter par le Capitaine Faramond qui rendit, de sa part, le plus émouvant hommage aux morts.

Mais Si profondément qu'elle fût impressionnée, la population ne s'en trouvait pas abattue; elle devenait plus prudente sans se départir de son sang-froid.

Le 28 septembre, un bombardement de la gare et de ses alentours ainsi que du quartier du Champ-de-Mars causait d'importants dégâts, la verrière de la gare passait à l'état de parenchyme délabré, l'usine Bardot n'était plus qu'un amas de ferraille, et, pour ajouter au martyrologe antérieur, quatre militaires étaient mortellement atteints.

 

Nous arrivons au 30 septembre. Ce jour-là, la destruction devait faire son plein.

Dans la matinée, deux bénignes incursions de taubes ne furent guère que des reconnaissances, mais, deux autres, dans la soirée, devaient passer à la postérité barrisienne sous le nom de "bombardement de la rue du Cygne", par l'anéantissement du pâté de maisons compris entre cette rue, la rue Notre-Dame et l'Ornain.

Il se trouva qu'André Maginot était là. Dans la première attaque du soir, les pirates aériens avaient allumé un vaste incendie que les sapeurs-pompiers combattirent avec un indomptable courage, secondés par les militaires. La pluie qui vint à tomber parut tout d'abord couronner les efforts des sauveteurs, mais les brigands d'en haut, s'en rendant compte, firent le retour le plus offensif au-dessus du foyer de dévastation, déversant à foison mitraille et projectiles, si bien qu'il fallut cesser le sauvetage; le vent soufflait en tempête et la destruction fut complète.

En dépit des conseils de la prudence, une partie de la population était accourue sur le théâtre de ce sinistre, sans exemple dans les annales de notre cité.

Les malheureux habitants de la rue du Cygne erraient de çà et de-là comme de pauvres déments; il fallait relever les esprits

André Maginot s'y employa avec autant de vigueur que de sang-froid. Se tenant au croisement de la rue du Cygne et de la rue Entre-deux-Ponts, il veillait, autant qu'il se pût faire, a tout et à tous, face au brasier, front aux bombes, et chacun se reprenait de confiance en contemplant la haute stature de notre intrépide député, génie tutélaire de la cité, debout dans l'ouragan.

Outre les désastres matériels, les tristes exploits de cette soirée avaient fait quatre victimes.

Avant d'en arriver aux dernières sauvageries aériennes, ouvrons une parenthèse sur l'existence à Bar-le-Duc sous le régime des bombardements : au début du chapitre c'eût été une anticipation, à la fin c'eût été un tardif retour sur le passé.

Et d'abord, rendons un juste hommage à l'œuvre Si hautement secourable que fut celle de la garnison et des sapeurs-pompiers de Paris, dont un détachement avait été envoyé à Bar avec son matériel dès que les bombardements se furent signalés par de sérieux méfaits. Partout où un service périlleux était à fournir, les militaires arrivaient au pas de course, et l'œuvre de protection des personnes et des biens trouva de leur part un concours efficace que je suis heureux, au bout de dix-huit ans, de marquer de notre inaltérable gratitude.

Nous connaissons toutes les adresses de la municipalité à la population pour l'amener, par la persuasion ou par voie d'ordre, avec le concours du commandant d'armes, à prendre les précautions alors réclamées par la plus élémentaire prudence. Mais il importait aussi au pouvoir civil comme à l'autorité militaire de prendre les mesures préventives propres à assurer le salut des gens, c'est-à-dire d'organiser des refuges de sécurité contre les projectiles.

Les voûte de caves les plus résistantes étaient défoncées par les torpilles, mais, en dehors de leur point de chute, il y avait leur zone d'éclatement, dans laquelle une bonne cave redevenait alors l'asile souhaité.

En dehors des caves voûtées de la Ville-Basse, il en existait à la Ville-Haute qui comprenaient des étages s'enfonçant jusqu'à 10 ou 12 mètres dans la roche, et offraient une protection absolue.

Pour remédier à l'insuffisance des organismes de sécurité de la Ville-Basse, il fut créé des abris, les uns consistant en des percées boisées cheminant en serpentin sous la colline de la Ville-Haute ou sous les collines contiguës à la ville et à ses faubourgs, les autres creusés sous le sol même de la Ville-Basse avec des plafonds en béton de ciment constituant le dernier cri de la force dans l'art de la voûte.

Avec toutes nos excuses, il nous faut, pour l'accomplissement de la partie documentaire de cette chronique, relater les 21 endroits où furent percées les galeries souterraines. Ce sont:

1° route de Savonnières, près Salvanges; 2° même route, derrière la brasserie de la Meuse; 3° toujours même route, au regard de l'avenue Gambetta; 4° rue de Savonnières, près la brasserie de la Croix de Lorraine; 5° même rue, galerie pour les troupes; 6° rue de Polval; 7° parc de l'Hôtel de Ville, sous les niaisons; 8° rue Oudinot, sous l'avenue du Château; 9° côte de Polval; 10° avenue du Château; 11° rue de la Couronne; 12° rue Gilles-de-Trèves; 13° place de Nazareth; 14° rue de Véel; 15° rue Montant; 16° place Samaritaine, pour la 10ème section des chemins de fer; 17° rue des Foulans; 18° chemin des Romains; 19° voie romaine; 20° chemin de Resson; 21° le cimetière.

Quant aux abris en béton de ciment de la Ville-Basse, ils étaient établis : deux, rue de Saint.Mihiel; un, rue de Grimombois; un, rue Ernest-Bradfer; un, terre-plein de Saint-Jean; un, place de la Gare; un, place Exelmans; un, place Reggio; un, sur l'emplacement des maisons incendiées de la rue du Cygne.

 

Les caves voûtées, qui, nous l'avons vu, avaient toujours un important rôle de protection, ne servaient pas seulement de refuge aux personnes de la maison, elles étaient des lieux d'asile pour tout le monde; nous savons les prescriptions d'hospitalité que faisaient à ce sujet les instructions municipales.

Nombre de propriétaires ont fait disparaître les inscriptions de ces caves; d'autres, considérant qu'elles n'avaient rien de disparate et que leur évocation ne manquait pas d'un certain intérêt, et pour eux-mêmes et pour le touriste, les ont conservées. Gardons-les, elles sont pour nos demeures, a dit un journaliste, " ce que sont les brisques sur les manches de la capote des Poilus ".

Certaines caves abris avaient reçu un aménagement spécial; elles étaient dotées de l'électricité, d'un matériel de secours, de produits pharmaceutiques, de pelles, de pioches, etc..., et furent ainsi organisées par le personnel municipal et par l'armée.

 

Rendons ici un public hommage aux agents municipaux et préfectoraux non mobilisés, ainsi qu'aux retraités qui sont venus rempiler avec un dévouement sans réserve.

Le nombre de nos alertes a été compté; les statisticiens ne sont pas d'accord, mais se tiennent entre 210 et 250. Je n'en ai pas fait le relevé, mais ce que je sais, c'est que lorsqu'on se séparait entre voisins, à l'heure du coucher, par un beau ciel clair, on échangeait invariablement ces mots " A ce soir! ". Et l'événement les justifia souvent.

 

J'ajouterai ici, pour les archéologues, que l'abri pratiqué rue Saint-Jean, sous la Ville-Haute, fut une révélation; son orifice était l'amorce d'un souterrain remontant aux beaux temps des Ducs de Bar, et les travaux accomplis par les services de l'Armée amenèrent la découverte de tout un réseau de galeries voûtées qui, peu à peu, nous rendaient les soubassements de l'antique cité ducale. Quelles merveilleuses perspectives!

Songez donc : la guerre durant seulement cinq ans de plus, on eût reconstitué, sous les assises de l'éperon où florissait le château qui vit naître François de Guise, une cité souterraine digne de rivaliser avec celle de la forteresse lorraine de Lamothe.

Tout de même, avec la victoire, on s'est résigné à s'en passer..., et puis, on a toujours le loisir d'aller faire un tour à Lamothe!

 

Avec la fréquence des alertes, les caves étaient devenues non seulement dès refuges, mais l'habitation courante. Inauguré efficacement avec les bombardements par projectiles ordinaires et continué sous le régime des torpilles avec l'illusion d'une protection devenue le préjugé que l'on sait, le séjour aux caves comporta bientôt des sièges, puis des lits de camp, si bien que ce devint une installation complète de nuit, avec compartiments chicanés qui faisaient de ces limbes ce qu'on a appelé des caves obsidionales, en même temps qu'ils étaient devenus le dernier salon où l'on cause.

Pour atténuer les scènes d'effroi qui avaient des velléités de se produire de la part de certains esprits, je connaissais un moyen infaillible, c'était de faire sauter le bouchon d'un petit vin pétillant des côtes de Meuse, en tonitruant " Voilà la vraie explosion! A vôtre santé! On les aura, les saligauds! ".

Le bombardement passé, chacun rentrait chez soi, et je demeurais à la cave devenue ma chambre à coucher. On y recevait, en dehors de toute alerte, des soldats de passage, des étrangers, des étrangères qui n'avaient pas de gîte. Une fois, il m'arriva d'héberger cinq Écossaises, .. .en l'absence de ma femme, savez-vous! Les couchages furent organisés avec une décence impeccable, on ne se déshabilla pas. C'eût été très bien Si une fâcheuse infirmité ne m'avait obligé deux fois de me relever : je me glissai si discrètement de ma couche que ces dames ne s'en aperçurent pas.

Une infirmière anglaise, Miss, la chère Miss, dénommée par les blessés " Mademoiselle Miss ", que nous connaissions depuis le commencement de la guerre et avec qui mes coudées étaient les plus franches, se trouvait entre les Écossaises et moi, et usant de sa montre lumineuse elle me permit de faire mes deux fugues dans le plus muet tapinois.

Mais revenons à la surface. L'aspect général de la ville était celui d'un vaste camp à l'intérieur d'une cité afin de laisser la chaussée aussi libre que possible, les trottoirs étaient encombrés d'autos militaires au travers desquels on risquait vingt fois de se casser les reins en portant le courrier à la poste a onze heures du soir. Mais on conservait la plus parfaite égalité d'humeur dans ce champ de manœuvres, en fredonnant la chanson d'un entrain endiablé qu'une charmante jeune fille avait composée sur nos tribulations.

Dégustez-là:

Alerte à Bar-le-Duc.

(Air : Sous les ponts de Paris.)

I

Tandis qu'on dort tranquille

Dans notre bonn' cité,

Le Boche, race imbécile,

Vient pour nous embêter.

Qu'est-ce qu'on entend?

Ces mugissements!

C'est la sirène! Vite, levez-vous,

Habillez-vous,

Dépêchez-vous,

Et dégringolez dans vos trous.

 

Premier refrain.

En attendant 1' Zepp'lin

A deux heures du matin

Les Barrisiens sont fourrés dans leur cave,

En pyjama, peignoir, la mine hâve.

On voit des projecteurs,

On entend des moteurs.

Caves voûtées! Par ici, c'est gratuit,

A Bar-le-Duc, la nuit!

II

Au bout d'une demi-heure

On commence à bâiller.

Sur le coup de trois heures

On s'décide à r'monter;

Très vivement,

Bien prudemment,

On jette un coup d'oeil dans l 'av' nue,

On s'interpelle,

Dans la Rochelle,

D'un bout à l'autre de la rue.

 

Deuxième refrain.

Avez-vous vu le Zepp'lin,

A deux heures du matin?

Les Barrisiens, qui n'ont rien du tout vu,

Prétendent alors avoir bien entendu,

L'un, des détonations,

L'autre, des coups de canons,

Puis ils finissent tous par se disputer

Au lieu d's'aller coucher.

III

Mais ce qu'il y a de plus comique,

C'est le lendemain matin,

De voir la fort' panique

Des gens qui prennent le train,

Qui pour Dijon, Qui pour Lyon.

Pour un endroit bien plus tranquille

Avec ardeur,

A toute vapeur,

Ils abandonnent notre ville.

 

Dernier refrain

Et les autr's le lendemain,

A deux heures du matin,

A tout' vitess' dégringolent à la cave,

En pyjama, peignoir, la mine hâve.

On voit des projecteurs,

On entend des moteurs.

Caves voûtées! Par ici, c'est gratuit,

A Bar-le-Duc, la nuit!

L.J.

 

Est-ce enlevé, Messieurs les hommes?

Je ne sais Si Mlle L. J. (Ah, que je dirais volontiers son nom !) a composé sa chanson dans une nuit fébrile, comme l'auteur de notre hymne national, mais sa verve explosive, à l'usage d'une ville enfiévrée de guerre, n'était pas indigne du chant de Strasbourg.

Et reprenant, au bout de quarante-huit heures, la chaîne des temps, nous arrivons au bombardement du 2 octobre.

La soirée était fort belle; notre fils ainsi que l'un de ses intimes compagnons d'armes, venus en permission, étaient à dîner avec nous lorsque la sirène retentit.

En vitesse la table est installée à la cave, d'où j'allais remonter à la cuisine quérir l'omelette au jambon qui cuisait sur le gaz, lorsqu'une torpille éclate à proximité avec un fracas de tonnerre; je remets le service de l'omelette, et même, je l'oublie tout à fait en entendant, quelques secondes après, exploser la torpille suivante, car on sait qu'elles vont deux par deux. Le dîner prenait la tournure la plus contrariée, mais, à la pensée que ce n'était peut-être qu'un avion qui passait, les nez ne s'allongeaient pas encore trop démesurément. Patatras! Cinq minutes ne sont pas passées qu'un double envoi franco recommence, et dans un vacarme qui nous indique encore que ce n'est pas loin de nous. Gens de service et locataires étaient accourus à la cave, dans une épouvante non dissimulée. Songeant aux passants, je vais ouvrir la porte d'entrée de la maison : personne dans la rue. Je rentre, et, l'instant d'après, le bombardement continue, furieux : nous étions travaillés par une escadrille de 12 avions.

Dans les moments qui suivirent, plusieurs personnes entrèrent successivement, puis ce fut M. Petit affolé qui nous dit que le Crédit Lyonnais brûlait, que l'incendie allait gagner sa maison, et nous demanda de recueillir Mme Petit, malade; cela ne souffrait pas de difficulté; n'aurions-nous pas été heureux que l'on en fît autant pour nous? M. Petit retourne en hâte chez lui, et, aidé d'une personne amie, ramène sa femme qu'on installe comme on peut sur une chaise longue. Pendant que son mari lui prodiguait ses soins, je remonte; le Crédit Lyonnais, tout en flammes, faisait l'effet d'un immense feu d'artifice, les maisons de droite et de gauche flambaient, et, devant ce sinistre, par le jeu irrésistible de l'opposition des pensées, je ne pus me défendre de songer qu' au 14juillet on n'avait jamais rien réussi d'aussi bien.

Le plus drôle était qu'un pochard, une bouteille à la main, se promenait au milieu des explosions en criant à tue-tête : " On s'en f..., on les emm...! " et autres aménités de même goût. Il demeura indemne. Je rentrai à la cave. Mme, Petit reposait, mais non sans souffrir; son mari, avec toutes les attentions du plus parfait infirmier, s'employait à l'adoucissement de ses douleurs.

Sur ces entrefaites, arriva un poilu, la tête perdue, jurant et sacrant contre les Boches, et nous remerciant avec effusion de l'hospitalité qui lui était offerte sur un siège, mais qu'il ne voulut accepter que sur le tas de charbon où il déclara se trouver très bien.

Pendant ce temps, les ambulances américaines et les militaires circulaient pour porter secours aux blessés et emporter, au besoin, les morts. Il y en avait, hélas, un gisant à proximité sur le boulevard.

A la cave, tout le monde était maintenant calme; l'angoisse lancinante avait fait place à la résignation, qui s'en remet à la grâce de Dieu.

L'heure de cette grâce arriva, les explosions cessèrent, les sirènes annoncèrent la fin de cette infernale alerte. Nous remontâmes, et après avoir, en passant, éteint le gaz qui continuait à brûler sous l'omelette grésillée, nous gagnâmes la rue; les pompiers se mettaient en batterie pour noyer le brasier du Crédit Lyonnais et des maisons voisines.

Circulant de droite et de gauche, nous constatâmes que, dans un rayon de 150 mètres environ, les torpilles avaient éventré des maisons aux quatre points cardinaux de la nôtre, vraiment, nous étions vernis!

Ragaillardi par une telle veine, je m'en fus aux caves du marché; les hôtes de la Maison des Parents et d'autres personnes s'y trouvaient pèle-mêle, entassés avec les légumes, mais aucun mal n'avait été causé. J'invitai tout le monde à remonter, mais on ne s'en soucia pas. Dame ! Si le bombardement reprenait ! Les sirènes venaient de bramer la rentrée des avions boches dans leurs lignes; mais l'incendie du Crédit Lyonnais continuait l'oeuvre de la terreur.

Je gagnai ensuite le grand abri souterrain prenant sur le parc. Quantité de monde était encore rangé le long de ses parois. Il n'y avait rien à craindre là et, par la raison que cet asile était de tout repos, personne ne voulait en sortir, en dépit de la libération donnée par les sirènes. Combien ma vanité fut chatouillée dans cette visite, en entendant une brave femme me dire : " On était en mal de vous! ". J'en perdis l'équilibre. Pour un homme qui relevait le moral des autres, c'était plutôt piteux de se voir les quatre fers en l'air sur le caillebotis de la galerie. Je me ressaisis, me relevai à mon tour en riant, et, finalement, ma pirouette déclencha une pointe de gaieté générale dans la consternation des instants précédents.

Le bombardement avait mis à mal tout le centre de la ville et n'avait même pas épargné les services sanitaires. Il fit, en dehors des dégâts matériels, trois victimes civiles, deux militaires, un prisonnier de guerre en traitement à l'hôpital mixte, et une trentaine de blessés dont la moitié prisonniers de guerre. La pauvre Mme Petit, après quelques heures d'un repos relativement paisible, put être ramenée chez elle.

A cette journée de désolation, en succédèrent d'autres encore pénibles qui n'apparaissent plus qu'avec la qualité banale de simples alertes, mais parmi lesquelles il y en eut une dans la note franchement comique je veux parler de ce qu on a appelé " le raid kolossal ! ". de zeppelins sur l'Angleterre et sur la France.

C'était le 20 octobre 1917, huit zeppelins fondirent sur la Grande-Bretagne et, de là, sur notre pays, où tous allèrent bientôt à la dérive; on se rappelle que la plupart furent capturés ou détruits par leur propre équipage, en Meurthe-et-Moselle, dans la Haute-Marne, dans les Hautes-Alpes. Deux d'entre eux survolèrent Bar, sans y laisser choir, cela va de soi, la plus petite crotte, mais, en dépit de leur précautions pour passer inaperçus, leurs moteurs, dont l'obligatoire consigne était de ronfler, révélèrent leur passage.

zeppelinL44.jpg (13188 octets) Le Zeppelin L44 abattu  près de Saint-Clément (54)

le 20 octobre 1917

Et les gens de s'écrier, devant le silence de nos flûtes d'avertissement: " A quoi donc servent nos sirènes? Elles dorment toutes, c'est inconcevable! ".

Nos braves concitoyens oubliaient que les sirènes nous signalent le passage des lignes par les oiseaux qui viennent directement de chez l'ennemi, mais que, lorsque les appareils volants arrivent d'Angleterre, leur venue échappe à la vigilance des militaires préposés au service des alertes.

Les deux zeppelins nous survolant assez bas furent nécessairement bruyants, et, sans chercher à s'expliquer la situation, les gens se précipitèrent vers les caves et les abris. Les moteurs allaient leur train, mais sans rien de plus les entendements les plus pénétrants étaient en déroute. Enfin, lorsque les dirigeables eurent repassé l'octroi, les sirènes, à tout hasard, poussèrent leur clameur en manière de Te Deum comme il convient quand l'ennemi est en fuite. Et alors, ce fut un esclaffement général, sans qu'on se rendit un compte exact de ce qui s'était passé.

Le lendemain tout le monde était fixé sur le pitoyable échec de la randonnée des pirates, et ce fiasco " kolossal "fut pour notre population une détente de gaieté qu'elle méritait bien.

De là, à la fin de 1917, alertes avec quelques maigres bombardements qui n'eurent rien de meurtrier.

Pendant le premier semestre de 1918, même régime, dont l'effet fut de nous tenir en baleine et de provoquer, à la date du 30 janvier, un arrêté municipal rappelant les avertissements antérieurs et ajoutant qu'en cas de danger immédiat, un coup de sirène prolongé, appuyé de deux coups de canon, en informait le public.

Le 14 juillet, ce fut un bombardement tout spécial il avait été organisé au théâtre des Oiseaux, pour les pupilles de la Nation, une séance de bienfaisance et de distribution de douceurs, où le plus copieux bombardement arrosa les enfants d'oranges jetées de la scène par le comité d'organisation. Et les rires fusèrent pendant une demi-heure sur les joues roses de pauvres bébés avec plus d'allégresse encore que n'en avait causée la dérive des zeppelins.

Moins de quatre mois nous séparaient alors de l'armistice. Les Allemands allaient tenter sur la Marne la revanche de leur retraite de septembre 1914, et ils prétendirent nous le faire savoir par deux bombardements successifs, le 15 et le 16 juillet 1918.

Ils employèrent alors des bombes à ailettes pénétrant de 15 à 20 centimètres dans le sol et d'une grande force d'explosion; il en tomba de divers côtes, causant certains dégâts, mais aucun accident de personnes ne fut à déplorer.

Fin juillet, ce furent de nouveaux raids; celui du 19 donna une forte alerte aux voyageurs d'un train bondé de civils et de militaires qui passa sur le pont-canal quelques secondes après que les éclats d'une bombe venaient de le frôler.

Et enfin, le 23 octobre, un dernier bombardement, suprême convulsion d'une ardeur qui s'éteint, dura une demi-heure. Il ne fit que deux blessés, un civil et un militaire, et cependant les bombes n'avaient ménagé aucun quartier, vagabondant, en démence, de l'Ecole normale au plateau de Behonne, de l'usine Durenne à la rue de Véel, balayant la Ville-Haute au passage, tout comme jadis une invasion de rustauds.

Soyons juste : dans leurs méfaits de ce jour là, les avions boches ouvrirent à la base de la rue des Ducs une percée d'où l'on jouit désormais du coup d'oeil le plus pittoresque sur la colline de Corotte.

Après le 23 octobre, plus de bombes pendant trois semaines. Et ce fut alors le crépitement des coups de revolver tirés dans toutes les directions du ciel par les américains à la gloire des armées victorieuses on était au 11 novembre!

Ce soir là, l'éclairage public et privé reprit comme il ut, succédant aux sinistres flammes des bombes et des incendies. Français et Américains se donnaient des accolades délirantes, ... et ce ne fut pas le régime sec!

Et, après ces transports, une brève statistique.

Nous avons lancé plus haut des chiffres du nombre L'alertes. Une de nos concitoyennes, Mlle Umbdenstock, demeurée à Bar pendant toute la guerre, a eu la patience héroique de noter le plus exactement possible, sous les bombes et en pleine nuit, toutes les alertes à mesure qu'elles se produisaient, soit 4 en 1915, 48 en 1916, 150 en 1917, 18 en 1918, au total 220. Les chiffres des statisticiens, avons-nous dit, vont de 210 à 250; celui de Mlle Umbdenstock est le plus consciencieusement établi; Le relevé détaillé, qui en est donné avec les jours et heures, dans le numéro du Réveil de la Meuse du 11 septembre 1919, se présente avec toutes les garanties possibles d'exactitude.

Auparavant, ce même journal, faisant dans son numéro du 10 avril 1919 le compte des bombardements proprement dits, aboutissait à cette conclusion que les avions ennemis avaient jeté, pour le moins, 600 bombes ou torpilles sur la ville.

Le nombre des victimes civiles et militaires (tués et blessés) peut être évalué à 300, Si l'on considère que les constatations immédiates et forcément incomplètes donnèrent le chiffre de 246.

Après avoir résumé la sinistre chronologie aboutissant à ces résultats, l'auteur de l'article ajoutait

" Pendant ces longs mois de guerre, Bar-le-Duc, fidèle à sa vieille devise " Plus penser que dire ", a supporté toutes ces épreuves, toute cette lente angoisse, stoïquement, héroïquement, sans se plaindre, sans crier ni sa souffrance, ni ses douleurs, ni ses blessures au reste du monde

En deux articles des 8 et 11 mai 1919, nombre de renseignements de détail étaient donnés sur les divers immeubles atteints; notre chronique ne saurait que s'y référer, après sa relation d'ordre général.

Rappelons seulement que le bombardement qui a fait le plus de victimes a été celui du 1er juin 1916, et que ceux qui ont causé le plus de ruines ont été ceux du 30 septembre 1917 (rue du Cygne) et du 2 octobre 1917 (Crédit Lyonnais)...

 

Et c'en est fini du sinistre chapitre des bombardements.

Ah, pardon! J'oubliais...

N'ayant plus à craindre de faire de la peine à ce pauvre Courteline, j'ajouterai qu'une bombe, qui fut peut-être la dernière, tomba au seuil de la maison hospitalière illustrée par les héros du Train de 8 h. 47,. criblant sa façade de taches de petite vérole.

Le voilà bien, Monsieur le Maire et cher Docteur, l'avertissement final!

  

Bibliographie

Pol Chevalier sénateur de la Meuse
A Bar-Le-Duc pendant la Guerre Imprimerie Constant-Laguerre à Bar-Le-Duc 1935

RETOUR.gif (1070 octets)