RETOUR.gif (1070 octets)

Le dessinateur Gus BOFA

HOMME.gif (2526 octets)
             

Retour à la page 1

 
            UN TYPE QUI SE NOMMAIT G.B.

 Je suis mort deux fois au cours de ma vie, une fois en 1914 au Bois le Prêtre ; la seconde fois à l’hôpital de Toul. C’est strictement exact. La mort ne consiste pas, du point de vue subjectif, à rendre le dernier soupir, mais à avoir une conscience complète qu’on ne peut plus vivre malgré tous les efforts qu’on ferait. Cette perte de confiance est la cause réelle de la mort. Elle peut-être causée par l’état physiologique, vraiment désespéré, ou par une faiblesse morale qui se pourrait peut-être surmonter grâce à un adjuvant extérieur. Le mot perte de confiance ne peut d’ailleurs signifier dans mon souvenir découragement, lassitude, mais seulement que je constatais le fait que mes chances de survie étaient nulles. Je me trompais d’ailleurs. Au Bois le Prêtre, c’était une erreur de diagnostic (l’aspect de ma blessure, la sensation d’avoir quantité d’os cassés à la fois et les troubles de circulation dus à l’hémorragie me paraissaient graves) et une autre idée à l’appui de cette erreur : c’est que je ne pouvais pas m’évacuer moi-même (je l’avais essayé et cela m’épuisait vite) et qu’on ne viendrait pas me relever, malgré que je sois arrivé à proximité des lignes. Pourtant à ce moment là j’avais déjà repris confiance, parce que j’avais paré au plus grand danger qui était d’être dans le champ de tir et de risquer une balle supplémentaire.

La « période agonisante » n’avait duré que cinq minutes après le choc et la chute, le temps d’assimiler cette idée que j’étais foutu. Tous mes efforts pendant ces cinq minutes n’étant employés qu’à cette besogne d’identification d’une idée nouvelle et à la voir sous divers aspects : ça va être terrible pour A. d’apprendre ça. Quel aspect vais-je avoir dans une heure ? Je me figure mal moi-même sous cette forme de héros jonchant le sol. Voilà à quoi aboutissent 29 ans de rêves d’avenir et d’hypothèses diverses. Me voilà au moins fixé sur le jour et le lieu de mon décès . Il est d’ailleurs merveilleusement inutile. Mais combien facile, au regard de toutes les hypothèses combinées aux beaux jours des méditations sur la fin dernière. Cette dernière pensée revenue plusieurs fois très rapprochées et me procurant un certain réconfort, troublé par cette autre pensée, concomitante : quel dommage que A. et les autres ne puissent pas savoir combien ça a été facile.

Au bout de ces quelques minutes de méditation, réaction ; en voyant que je ne perdais pas connaissance et que je raisonnais droit, l’idée d’une chance possible d’en réchapper coïncidant avec l’intervention d’Emery. Emery, qui venait de recevoir une balle dans le bras, passe à côté de moi et me parle. Je lui réponds et aussitôt je sors de ce cercle intime où j’étais enfermé absent du monde extérieur.

Pourquoi il faut tenir à bout de bras les agonisants. Ce contact avec les choses ambiantes, avec la vie, suffit à déclencher l’énergie nécessaire et ouvre un autre cycle de pensées, dont une surgit, évidente : il faut que je m’abrite pour éviter une autre balle qui m’achèverait, puis que je panse ma plaie.

Je reviens dans le domaine de l’expérience. Le premier mouvement me fait mal. Première notion de douleur depuis cinq minutes. Premier essai de localisation du dégât (erronée d’ailleurs. Je pensais avoir le genou cassé et le pied, et j’étais atteint à la hanche). Je réussi à placer ma jambe blessée sur l’autre saine. Impression désagréable à voir mon pied se retourner complètement (mais par son imprévu surtout, dès ce moment je m’attendais au pire) puis effort musculaire pur, sans pensée pendant dix minutes : le temps d’arriver jusqu’à une cabane de rondins et m’asseoir derrière, à l’abri des coups (je le croyais, c’est l’essentiel). Repos agréable. Effort moral intérieur et désagréable, nécessaire pour agir à nouveau. L’inertie que je savais dangereuse était bien agréable.

Investigation dans ma musette et ma trousse de pharmacie. Premier objet rencontré : un flacon de Kola granulé, avec la vision simultanée de la pharmacie de la rue de Rivoli où je l’avais acheté avant de partir le 2 août. Je l’avale en entier, signe que la confiance en l’avenir m’était revenue entière, malgré l’hypothèse purement intellectuelle d’une catastrophe probable.

Je cherche l’emplacement de la plaie. Difficilement. La vive douleur est au genou. ¨Par hasard presque, je découvre que ma poche n’existe plus, qui contenait mon porte-monnaie et une lampe électrique que je venais de trouver dans une cagna boche. J’en déduis que la plaie est là et que la balle est venue de l’autre côté puis que la poche a été emportée. Grande lucidité de raisonnement. J’essaie de voir la plaie, impossible à localiser de façon précise, au moins de la délimiter exactement. Au jugé je verse un flacon de teinture d’iode sur le vague contour aperçu. Je découvre à ce moment à côté de moi, à deux mètres, la présence d’un sergent, allongé presque, sans blessure apparente. Je devine nettement qu’il est planqué. Je le lui demande. Il me dit s’être foulé le pied. Je le prie de m’aider à me panser. Il me regarde sans me répondre, avec un regard singulier que je n’ai pas oublié et dont la traduction a été pour moi immédiatement limpide : Quel idiot, il ne voit pas qu’il est foutu ! Il a une gueule épouvantable. Il ne peut s’en tirer. Moi je m’en sortirai. Je suis bien où je suis. Pour aller jusqu’à lui, il faut que je traverse ces 2 mètres qui sont moins protégés du tir.

J’abandonne tout de suite cette idée d’une aide. Je cherche mon paquet de pansement que je n’arrive pas à trouver. Non parce qu’il est difficile de le trouver mais à ce moment j’avais la tête en désordre à cause de ce regard du sergent, de sa signification et du découragement qui en résultait.

Recherche en idée fixe. Farfouillage machinal sans pensée. Affolement bref. De nouveau le calme.  La lucidité revient. Mon paquet de pansement est dans la poche intérieure de ma capote, à sa place régulière. Je le prends, le déchire et l’applique sans le défaire sur la plaie repérée où je le maintiens avec la main fortement. Je suis seul de nouveau avec mon sort. Il s’agit de faire tout ce qu’il faut pour sortir d’affaire si cela se peut. Les brancardiers arrivent. Au bout de combien de temps ? Ai-je perdu connaissance ? Ou sont-ils venus très vite ? Par des recoupes, je sais qu’ils sont venus assez vite. Troisième reprise de contact, et définitive, avec le monde extérieur. Il s’agit maintenant de figures familières et d’une situation établie : je ne suis plus le Bofa d’avant la blessure. Je suis l’amoché, salement touché. Je peux m’objectiver pour de bon. Je demande à l’infirmier de fixer mon pansement plus solidement. Je tâche à montrer tout le sang-froid, solide autant par tenue morale devant ces 2 types, que par effort moral pour moi-même, pour m’assurer constamment que je suis en bon état. Quelques minutes après, en passant par notre tranchée je demanderai mon sac que je ferai placer sur mon brancard. Je serre des mains. Mon sergent me réclame gentiment ma lampe électrique, promise depuis longtemps en blaguant : puisqu’elle ne te servira plus maintenant. Je la lui donne.

Le capitaine Rosier, un peu plus loin, vient à moi, non pas parce qu’il me connaît, mais parce que je suis le premier (et probablement le seul) blessé de sa compagnie rapporté vers l’arrière et qu’il joue au « chef attentif à tout » . Je fais un effort plus grand encore pour dire ce qu’il faut. J’ai été blessé en patrouille et un fait m’a frappé : c’est que nous attaquions le « Père Hilarion » de face, croyant les boches dans leurs cabanes ou dans les tranchées devant, et qu’ils s’étaient repliés dans une tranchée à angle droit de cette direction. Je le dis à Rosier ; j’ai interrogé un blessé allemand. Les Allemands ne sont pas devant nous mais plus loin et à droite. Il y en a un bataillon. Il me serre la main. J’ai une impression vague qu’il se fout de ce que je lui dis. Il me répond laconiquement : « Foutez vite le camp. Je crois que les Allemands vont contre-attaquer. » Et la route commence parmi les boyaux inconnus ou à travers champs. Toute peur de la mort a disparu. Je me tiens maintenant pour sauvé et je ne pense plus qu’à la douleur qui est vive à chaque cahot et au souci de plaisanter avec mes porteurs, qui sont assez satisfaits de se tirer des pieds au bon moment et tiennent de moins en moins à se presser à mesure que s’éloignent les lignes et se sentent à couvert dans les boyaux. Conclusion provisoire : je m’en tire à bon compte. S’il n’y a pas d’accident je dois m’en tirer. Dans quel état ? On verra plus tard. »

 
   
       
   
   
   
                 
 

 Merci à Marie-Hélène Grosos et à  Emmanuel pour les documents et  informations fournis.
           
NB le copyright des dessins, photos et textes appartient à Marie-Hélène Grosos et est géré par l'ADAGP, 11 rue Berryer, 75008 Paris.

 
       
   
         
Toutes informations bienvenues sur le rôle du 346 RI au Bois le Prêtre et sur Gus Bofa jmpicquart@wanadoo.fr

RETOUR.gif (1070 octets)