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Texte aimablement communiqué par son auteur Régis MAUCOLOT docteur en pharmacie

LA GUERRE DES GAZ DANS LE SAILLANT DE SAINT-MIHIEL (1914-1918)

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Affiche à Pont-à-Mousson

MAUCOLOT Régis, " les pharmaciens dans la guerre des gaz (1914-1918). Généralités, saillant de Saint-Mihiel ". Thèse pour l'obtention du diplôme d'Etat de docteur en pharmacie Université Henri Poincaré Nancy I, 1996, 250 pages). 

La bibliographie, abondante, peut être consultée dans cette thèse dont il existe un exemplaire à la Faculté de pharmacie de Nancy et au Musée du Service de Santé des Armées au Val-de-Grâce.

Voir  la page sur les soins au gazés à Dieulouard

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Enfant de Pont-à-Mousson avec son masque à gaz.

Après la bataille de la Marne, pendant laquelle le front lorrain joue un rôle capital en résistant face à l'aile gauche de l'armée allemande, empêchant en partie sa manœuvre d'enroulement, les Allemands tentent le 19 septembre 1915 de franchir les côtes de Meuse tenues par la 75e D. I. française. Le 24, ils prennent Saint-Mihiel, et le 25 le fort du Camp des Romains mais leur avance est repoussée in extremis sur les Hauts de Meuse. Le 26, la poche de Saint-Mihiel est constituée et s'étend des Éparges à Saint-Mihiel sur la gauche et du Bois d'Ailly à Bois-le-Prêtre, sur la droite. Ce saillant donnera un avantage incontestable aux Allemands qui tiennent les Hauts de Meuse, comprenant la butte des Éparges et celle de Montsec (dont la reprise coûtera cher aux Alliés). Il restera une menace constante pour Verdun durant ces quatre années de guerre, jusqu'en septembre 1918, date de sa réduction par les Alliés. En 1915, alors que les offensives françaises d'Artois et de Champagne, qui devaient rejeter l'ennemi sur les Ardennes et permettre de percer en Lorraine, se soldent par un échec, c'est une véritable guerre de tranchée qui se déroule dans notre région. Les adversaires attaquent chacun à leur tour, causant le massacre de leur infanterie : le Linge, l'Hartmannwillerkopf, Vauquois, les Éparges, Apremont, Bois-le-Prêtre, Quart-en-réserve, sont des noms passés à la postérité, évoquant les tragiques combats de l'année 1915. Durant cette période, le front s'est stabilisé et on n'a abouti qu'à une sorte de " match nul " entre les deux camps. L'apparition de la guerre de tranchée à laquelle aucun des protagonistes ne s'est préparé, révolutionne la façon de mener la guerre. L'artillerie n'est pas adaptée à ce style de combat, surtout du côté français : à plusieurs endroits, comme à Bois-le-Prêtre, on ressort au début de vieux obusiers de siège en bronze pour parer le manque d'artillerie de tranchée. Des deux côtés, on cherche donc à développer de nouvelles armes et techniques de combat, dans le but de détruire et de démoraliser les troupes ennemies, mais surtout pour chercher à affirmer sa supériorité sur le camp adverse et relancer l'offensive pour sortir de l'enlisement du conflit... C'est ainsi qu'on voit progressivement se développer l'aviation (avec les premières escadrilles), apparaître les chars (1917), l'artillerie de tranchée, et ... les gaz !

La population civile est équipée pour se protéger des gaz.

Ci-contre groupe de civils de Pont à Mousson porteurs d'un masque à gaz, photographiés vraisemblablement devant les arcades place Duroc.

Cette  photo a  paru dans le N° 35 de "La Guerre Documentée" page 558, comportant de multiples vues de la ville. 

L' ARME CHIMIQUE DURANT LE PREMIER CONFLIT MONDIAL :

Les balbutiements de l'arme chimique remontent toutefois au début de la guerre puisqu'on sait que l'armée française a doté le génie, dès l'entrée en guerre, de cartouches et grenades à main lacrymogènes destinées aux attaques sur les ouvrages en flanquement, les casemates et les couloirs de forteresses permanentes. Une nouvelle production de ces grenades dites " suffocantes " débute en novembre 1914 mais en raison du manque de brome, on choisit de les remplir avec un autre lacrymogène, la chloracétone. Le 7 janvier 1915, Joffre réclame cette arme pour le front et le 21 février 1915 paraît déjà le premier règlement sur l'emploi et la manipulation de ces projectiles. D'après les communiqués allemands, leur introduction sur le front se fait à grande échelle à partir de mars 1915. Le 3 avril 1915, une note du 1er bureau du G.Q.G. signale aux armées que de nouvelles grenades " Bertrand " vont être mises à leur disposition en plus des cartouches et grenades suffocantes modèle 1914. De leur côté, les Allemands confectionnent à la fin de l'automne 1914, à titre d'essai, un obus " Ni "  de 105 mm contenant, à côté d'une charge explosive et de shrapnells, du chlorhydrate de dianisidine en fine poudre irritante pour les yeux et le nez. Les Allemands envoient 3.000 de ces obus le 29 octobre 1914 à Neuve-Chapelle. Bien que l'effet obtenu avec ce produit soit faible et de courte durée, il semble qu'il ait permis la prise de Neuve-Chapelle . Il n'y a pourtant pas eu ultérieurement de nouvel emploi de ce projectile. Durant la même période, la firme Bayer met au point un dérivé bromé, le bromure de xylyle. L'obus " T " de 150 mm chargé avec ce produit est employé pour la première fois le 31 janvier 1915 sur le front oriental à Bolimov, puis sur le front occidental à Nieuport en mars 1915. A Bolimov, le résultat fut très décevant du fait des faibles températures ayant empêché la bonne vaporisation du produit  dans l'atmosphère. En fait, les moyens de combat chimiques testés jusqu'ici par les Allemands étaient insuffisants pour obtenir des résultats probants parce qu'il leur manquait l'efficacité ou la quantité. L'efficacité parce que la charge chimique était trop faible par rapport à la charge explosive, la quantité parce que le nombre de pièces d'artillerie allemandes était limité et le terrain à gazer trop vaste : l'Allemagne dispose alors à peine d'une batterie par kilomètre de front... Ceci permet au chimiste Fritz Haber, directeur de l'Institut Kaiser Wilhelm, d'entrer en scène. Il fait valoir que l'énorme quantité de sous-produits toxiques de l'IG Farben pourrait constituer la base d'une arme chimique à employer en masse, et il propose d'utiliser le chlore qu'on trouve en quantités énormes dans les usines de colorants. Selon lui, il faut profiter de l'effet de surprise et utiliser le chlore en masse sur le front occidental pour lancer une offensive de grande envergure qui mènera l'Allemagne vers la victoire. Pour envoyer le chlore des positions allemandes vers celles de l'ennemi, Haber choisit la force propulsive du vent. Étant plus lourd que l'air, le gaz forme un nuage qui avance vers l'objectif, poussé par le vent, en restant au contact du sol. Grâce à sa grande volatilité, il a la propriété considérable du point de vue militaire de ne pas persister longtemps dans la zone atteinte, rendant ainsi possible une poussée d'infanterie juste derrière le nuage. Le 22 avril 1915, à Langemarck, les soldats allemands du 35e régiment de pionniers ouvrent vers 17 h 30 les soupapes de 5.730 bouteilles de chlore enterrées en première ligne sur un front de 6 km. L'effet de surprise est total : les Alliés comptent 7.000 gazés dont 350 morts. Toutefois, l'état-major allemand n'a pas donné à Haber les moyens de préparer une opération de grande envergure si bien que l'attaque allemande lancée derrière le nuage de mort permet de percer le front mais s'arrête au bout de 200 mètres, faute de troupe. Elle est repoussée le lendemain par les Anglais. Le chimiste allemand devait écrire après-guerre : " Le commandement militaire a reconnu après coup que, si l'on avait suivi mes conseils et préparé une attaque de large envergure, au lieu de faire à Ypres une expérience vaine, l'Allemagne aurait gagné cette guerre ". Malgré cet échec, l'arme chimique appartient désormais à l'arsenal militaire allemand et une coopération étroite entre l'industrie, les scientifiques et l'armée débute. Les Allemands sont bientôt suivis par les Anglais qui adoptent rapidement leur procédé d'émission de gaz " par vague " et le 25 septembre 1915, à Loos, c'est des lignes britanniques que s'élèvent les nuages de chlore. Du côté français, en raison du manque de produits chimiques et du temps nécessaire à l'organisation de troupes spéciales chargées de la mise en œuvre des bouteilles, la première attaque par vague de chlore n'a lieu que le 13 février 1916, sous la direction du commandant de bataillon Winkler. Le procédé de dispersion de gaz toxique par vagues présentait de nombreux inconvénients. Outre les conditions topographiques et météorologiques nécessaires à sa mise en œuvre, il exigeait un matériel lourd, encombrant, difficile à mettre en place, et dont l'installation et la manipulation présentait de nombreux dangers. De plus, la mise en place du matériel nécessitait au moins dix jours et passait difficilement inaperçue aux yeux de l'ennemi ce qui rendait la batterie de bouteilles facilement repérable et faisait perdre l'avantage de l'effet de surprise. De plus, étant installée en première ligne, elle était très vulnérable et rapidement détruite par l'artillerie ennemie. Enfin, une émission de vague toxique exposait toujours l'assaillant au risque d'un changement de direction du vent, repoussant alors vers lui la nappe de gaz . Toutefois, même si le chlore et le phosgène deviennent rapidement des corps contre lesquels il est facile de se protéger, le procédé des vagues reste, jusqu'en 1917, le seul moyen d'infecter une large zone de terrain pendant longtemps et d'obtenir chez l'ennemi une perte de combativité importante. La vague ne permettant que l'émission de corps toxiques volatils tels que le chlore et le phosgène, la guerre chimique va surtout connaître son essor par l'usage de projectiles tirés avec l'artillerie classique, qu'on appelle en France : " obus spéciaux ". L'année 1915 est essentiellement marquée par l'utilisation de lacrymogènes par les Allemands à partir de l'été. En juillet 1915, l'utilisation de 2000 obus T en Argonne se révèle très efficace. Les 13 et 14 juillet, ils permettent à l'ennemi la prise de 8.000 prisonniers dans le bois de la Chalade... C'est également à partir de juillet qu'apparaissent les premières cétones bromées : bromacétone (juillet) puis bromométhyléthylcétone (août), qui se révèlent très efficaces. L'utilisation croissante des lacrymogènes par les Allemands force les Français à se hâter dans la riposte à l'arme chimique. Le 7 septembre 1915, en Champagne, l'emploi de leurs projectiles d'artillerie chargés en chlorosulfure de carbone se solde par un échec en raison de la volatilité trop élevée du produit. A la fin de l'année 1915, le concept de l'usure du facteur humain par le feu fait bientôt basculer les belligérants dans la recherche de corps chimiques de plus en plus agressifs, le but n'étant plus seulement de neutraliser l'ennemi, mais de le tuer, comme on le faisait déjà avec des balles ou des obus " conventionnels " ... A partir d'octobre 1915, les Allemands commencent à utiliser fréquemment du chloroformiate de méthyle chloré. Ce produit, dérivé du phosgène, est surtout lacrymogène mais possède également de dangereux effets suffocants. Devant le succès de la palite, les suffocants vont connaître en 1916 un développement important, plongeant progressivement les belligérants dans l'escalade de la guerre chimique. La fin de l'année 1915 est donc aussi celle de la politique gouvernementale française en matière d'arme chimique. En effet, le phosgène, déjà utilisé par les Allemands dans les vagues depuis décembre 1915, est le second suffocant à être chargé en obus, cette fois-ci par les Français. Son utilisation, ainsi que celle de l'acide cyanhydrique, avait tout d'abord été refusée aux militaires par le gouvernement français qui préférait attendre que l'ennemi fasse usage le premier de toxiques similaires, pour éviter d'entraîner une escalade dans la guerre chimique. Le 21 février 1916, alors que les Allemands lancent leur offensive sur Verdun, les Français tirent leurs premiers projectiles au phosgène, provoquant même des évacuations dans leurs propres lignes comme en témoigne le J. M. O. de l'ambulance 3/72 stationnée dans la région de Verdun (ferme de Coperly) : " 21 février 1916. Trois malades du 166e R. I. entrent à la 1/72 intoxiqués légèrement par des bombes asphyxiantes. Ces cas sont légers et dus à l'éclatement prématuré de quelques torpilles asphyxiantes lancées sur l'ennemi. L'intoxication parait due à l'oxychlorure de carbone ". La réponse allemande aux obus n° 5 ne se fait pas attendre. Dans la nuit du 22 au 23 juin 1916, les Allemands attaquent au nord-est de Verdun, vers le fort de Souville, avec environ 100.000 obus toxiques marqués d'une croix verte. Le gaz, mélange de chloroformiate de méthyle tri- et dichloré, s'accumule dans les ravins qui étaient visés, provoquant l'évacuation de 1.600 intoxiqués et la mort de 80 hommes. L'emploi par les Allemands de produits à la fois suffocants et toxiques, surpalite puis phosgène, se généralise rapidement sur l'ensemble du front. Suite à l'emploi de ces différents obus " croix verte ", l'été 1916 amène les Français à introduire sur le champ de bataille leur obus toxique n° 4, chargé en vincennite . Sa première utilisation a lieu le premier juillet, sur la Somme. Le produit, tiré lors d'attaques surprises contre des troupes mal formées à la protection contre les gaz en général, parait très efficace aux Français. En fait, la vincennite était bien trop volatile et, malgré la présence de fumigènes pour l'alourdir, elle se diluait rapidement dans l'atmosphère et perdait, même à faible dilution, sa forte toxicité. Certains de l'inefficacité de ce produit, les Allemands ne l'utilisèrent jamais. L'année 1917 va marquer un tournant important dans la guerre chimique par l'apparition le 4 avril d'un nouveau procédé de dispersion des gaz de combat : le projector, mais également par celle de nouveaux agressifs chimiques, dont l'ypérite et les arsines qui allaient modifier considérablement les tactiques d'emploi de l'arme chimique. De plus, on peut dire qu'à partir de 1917, l'utilisation des gaz est de plus en plus fréquente, aussi bien dans des offensives de grande envergure (Chemin des Dames), que dans de simples " coups de main " et autres opérations de reconnaissance. Les quantités de gaz utilisées par les belligérants dans certaines attaques sont énormes: dans la nuit du 23 au 24 mars 1917 les Allemands tirent 300 obus à gaz pour neutraliser deux batteries du 2e Régiment d'Artillerie de Campagne situées au sud du Bois Jury entre Beaumont et Flirey ! Enfin, en 1918, c'est la guerre chimique à outrance. De nouvelles munitions toxiques font leur apparition dans les deux camps et leur usage est systématique dans toute préparation d'artillerie. En ce qui concerne le pouvoir vulnérant des différents produits, aucun gaz de combat ne fut aussi efficace que l'ypérite qui causa huit fois plus de victimes que tous les autres agressifs chimiques utilisés par les Allemands et qui reste, durant l'année 1918, leur principale arme chimique, utilisée en masse pour la préparation des attaques d'infanterie...

LA GUERRE DES GAZ DANS LE SAILLANT DE SAINT-MIHIEL

Dans cet article, nous nous intéresserons essentiellement au versant est du saillant de Saint-Mihiel, et plus particulièrement à la région du Bois-le-Prêtre, hauteur située au nord-ouest de Pont-à-Mousson, théâtre de violents combats. D'octobre 1914 à août 1915, la guerre de tranchée fait rage dans ce secteur tenu par la 73e Division et le Président Poincaré décrit ainsi la bataille qui fait rage sur les crêtes du Bois-le-Prêtre et du Quart-en-réserve : " du mois de décembre 1914 au mois de mai 1915, ce ne sont qu'attaques et contre-attaques, corps à corps, explosions de mines, éclatement de bombes et de grenades. Nous avançons, nous reculons, nous avançons de nouveau, et des trésors de courage, de patience et de sang s'épuisent dans ce long piétinement ". A partir du milieu d'août 1915, il n'y a plus d'attaques à Bois-le-Prêtre, qui devient un des multiples " secteurs " du front. Après le départ de la 73e D.I. le 16 juillet 1916, onze divisions viendront l'occuper successivement (9 françaises et deux américaines). Toutefois, de nombreuses petites actions, patrouilles, coups de main et bombardements auront encore lieu jusqu'à la fin de la guerre dans ce secteur redevenu " calme ", qui ne sera pas épargné par les gaz, bien au contraire...

Durant les combats de 1915, les Allemands emploient dès le mois de mai leurs obus lacrymogènes (probablement les obus T à bromure de xylyle) : le premier mai, après une attaque française sur le Quart-en-réserve, les Allemands lancent une contre-attaque   avec " des grenades et des obus asphyxiants " (1), provoquant le repli des troupes françaises. A la même époque, un soldat du 163e R.I. raconte sa première rencontre avec les gaz dans les tranchées au nord de Flirey : " Qu'est-ce ? On ne sait pas ; pourtant une odeur inhabituelle monte aux narines, et le cri de : " aux gaz " résonne lugubrement dans la tranchée (...) Heureusement pour nous, ce gaz n'est pas dangereux, il n'est pas mortel, mais très gênant. C'est un gaz lacrymogène qui fait son apparition dans les tranchées ". Le 4 juillet 1915, le général Lebocq, commandant la 73e Division, réclame d'urgence des lunettes pour protéger les yeux de ses soldats récemment repoussés par des lacrymogènes sur le Haut-de-Rieupt. Dans le secteur tenu par la 73e D.I. (Bois-le-Prêtre), les Allemands utilisent également un minenwerfer auxiliaire de 9 cm pour lancer des projectiles de tranchée en tôle de fer de 26 cm de long, contenant un vase de plomb rempli d'un liquide lacrymogène. Celui-ci varie au cours de la guerre : André Kling, chargé des enquêtes sur les attaques au gaz reçoit de ce secteur deux échantillons de ce type de projectile : un en novembre 1915, chargé en bromométhyléthylcétone ; et un en mars 1916, chargé de ce produit et de son dérivé dibromé, mélange que les Allemands commencent à utiliser couramment sur tout le front. Toutefois, les obus utilisés dans le saillant de Saint-Mihiel ne sont que des lacrymogènes jusqu'en 1917, époque à partir de laquelle les belligérants étendent à tous les secteurs du front l'emploi d'obus à gaz de tous types...

Tout le début de l'année 1917 est marqué par de violents bombardements et de nombreux coups de mains sur les hauteurs qui dominent Pont-à-Mousson. Il n'est pas rare que la ville elle-même reçoive des obus. Depuis les derniers mois de 1915, seuls quelques obus au bromure de benzyle avaient été envoyés dans le secteur de la VIIIe armée, les derniers étant tombés le 15 février 1917 sur Reménauville lors d'un coup de main opéré par les Allemands ; et aucun projectile à gaz autre que lacrymogène n'avait été signalé. A partir du mois de février 1917, les Allemands font un usage général d'engins à gaz sur tout le front de la VIIIe armée. Dans la nuit du 19 au 20 février, les Allemands bombardent avec des obus de 15 cm chargés en bromométhyléthylcétone une partie du bois de Puvenelles dans laquelle se trouve une grosse pièce d'artillerie de marine. De 18h00 à 19h00, 250 à 300 obus sont envoyés sur cet objectif par rafale de 10 toutes les deux minutes ! De 19h00 à 23h00, 300 autres obus sont tirés. La nappe de gaz formée est tellement intense que les artilleurs ne voient pas à plus d'un mètre, et qu'elle descend jusque dans le village de Montauville. Peu après l'attaque, de nombreux animaux (rats, souris...) sont retrouvés morts. En fait, la guerre des gaz ne devait prendre de l'ampleur dans ce secteur qu'à partir du mois de mars, époque à laquelle les Allemands commencent à utiliser sur tout le saillant des obus à croix verte. Du 1er au 31 mars, l'ennemi utilise à plusieurs reprises des obus à gaz de 10,5 et 15 cm sur les positions d'artillerie françaises. Des mines de 7,5 cm à palite sont tirées début mars dans le secteur Chauvoncourt - Saint-Mihiel, et dans la nuit du 23 au 24 mars, vers une heure du matin, 300 obus chargés en cétones bromées et surpalite tombent sur les batteries 16 et 19 du deuxième R.A.C. situées au sud du Bois Jury, entre Beaumont et Flirey. Vers la même date, une quarantaine d'obus sont tirés sur une batterie de 155 vers Rambucourt. Le 9 mai 1917, les Allemands tirent sur le fort de Troyon des obus à surpalite. Le 1er septembre, 250 obus de gros calibre et à gaz tombent sur la ville de Pont-à-Mousson. Par contre, aucune attaque par vague n'a jamais été lancée par l'un des belligérants dans ce secteur assez vallonné. Pourtant, suite aux vagues lancées par les Allemands dans les Flandres et en Champagne, le commandement de la Ière Armée française avait chargé des officiers, dès le 30 novembre 1915, de trouver des endroits sur front d'où pourraient être émises des nappes gazeuses. Dès lors, plusieurs endroits avaient été retenus :

Or, du côté français, nous avons vu qu'il avait fallu attendre février 1916 pour mener les premières opérations de ce type. Quant aux Allemands, ils n'émettaient aucune vague sur le front français depuis novembre 1916. Le 7 avril 1917, vers 22h30, ils lancent deux vagues successives de chlore sur un front de quatre kilomètres de large entre Limey et Fey-en-Haye, de la corne sud-est du Bois de Mort-Mare à la corne sud-ouest du Bois de Frière, tenu par des élément du 283e R.I. et du 95e R.I.T. Avant l'émission, ils déclenchent des tirs d'artillerie et de mitrailleuse pour couvrir le sifflement caractéristique de la vidange des bouteilles. Toutefois, les guetteurs français parviennent à l'entendre et voient arriver le nuage. Les effets produits sont ressentis pendant près de deux heures, provoquant l'évacuation de 410 hommes, et se propagent sur une assez grande distance. On les observe à Avrainville (14 km des premières lignes), Jaillon (16 km), et Villey-Saint-Etienne (26 km). Au total, 108 soldats trouvent la mort, dont 60 dans les ambulances. Dans le journal de marche de l'ambulance 5/67 située à Griscourt on peut lire : " A partir du 8 avril 1917, l'ambulance a traité un nombre important d'intoxiqués par gaz " (138 du 7 au 12 avril, dont 15 sont morts). En même temps que la vague, les Allemands tirent sur Reménauville des mines de 7,5 cm chargées en phosgène, pour renforcer la vague à cet endroit : " Le ravin de Reménauville gênant l'ennemi pour l'émission de sa vague (crainte de retour de vague par ce ravin dans ces lignes) il a cherché à atteindre le saillant par projectile ". Dans un but de neutraliser la riposte française, ils tirent également environ cinq mille obus croix verte à palite ou cétones bromées sur les positions d'artillerie. La vague n'est pas suivie d'attaque, il semble que le but des Allemands n'était que de causer des pertes aux Français et de frapper leur moral. André Kling se rend lui-même sur les lieux le 9 et écrit dans son rapport : " cette zone est assez accidentée, coupée par une série de vallons qui convergent vers les Quatre-Vaux. Le sol dans le secteur qui a subi l'action immédiate du gaz est nu sans arbres ni buissons. Le secteur en question n'avait jamais été témoin d'une attaque aux gaz ". Et pourtant, ce n'était qu'un début ! Le 13 avril, en guise de riposte, les Français tirent des obus asphyxiants sur les cantonnements allemands de Norroy. Le 16, notre artillerie pilonne les positions allemandes du Haut-de-Rieupt pour détruire de supposées installations d'émissions de vagues. Depuis la première attaque aux gaz du 7 avril, la peur se fait sentir dans les rangs français et beaucoup de fausses alertes sont déclenchées en première ligne. Pourtant, le 1er juillet, vers une heure du matin, une nouvelle émission a réellement lieu, à la lisière ouest du Bois de Mort-Mare, dans le secteur de Seicheprey cette fois-ci. Elle surprend beaucoup de soldats en plein sommeil, dont 386 sont gazés, principalement des hommes du 26e R.I. de Nancy dont 21 % de l'effectif exposé est atteint. 49 hommes trouvent la mort sur le terrain, 78 dans les ambulances. La cause principale d'intoxication est le retard pris par les hommes à mettre leur masque, suite à la panique ou au réveil tardif...

Les Français décident de procéder également à l'émission de vagues dans le secteur de la VIIIe armée. Le lieu choisi est celui qui paraissait déjà le plus approprié en 1916 : le village détruit de Fey-en-Haye. Dans la nuit du 2 au 3 octobre, le 32e bataillon du génie commandé par le chef de bataillon Winkler procède à l'émission de plusieurs vagues successives, alternant vague claire et vague opaque. Le gaz utilisé est un mélange de chlore et de phosgène (bertholite et collongite). Après l'attaque, qui avait demandé 25 jours de préparation avec l'aide du 33e bataillon, Winkler concluait : " l'émission de gaz du 3 octobre est incontestablement une des opérations les mieux réussies du deuxième groupe Z ". Suite à ce succès, les Français décident de renouveler l'expérience. Le 10 octobre, des travaux sont entrepris dans la région de Fey-en-Haye pour la construction de vingt abris de dix-huit bouteilles à gaz destinés à prolonger à l'ouest le front d'émission mis en œuvre par le 33e bataillon sur la ligne de résistance du centre de Steinmetz. Pour le chef de bataillon Winkler qui dirige l'opération, " ces abris sont destinés à compléter ceux existant déjà sur le front de Fey-en-Haye pour permettre une émission de vague avec matériel lourd dans le secteur de Fey jusque dans le centre de Steinmetz ".

Les objectifs visés sont les bois de Frière, de Presle et de Norroy, le but étant d'atteindre les premières et deuxièmes lignes allemandes ainsi que les camps de ces bois, en espérant que la vague, descendant les ravins, pourra atteindre les cantonnements ennemis de Vilcey-sur-Trey. Le matériel chimique (2.000 à 2.500 bouteilles de type lourd ou demi-lourd) doit arriver par voie de 60 cm jusqu'à l'auberge Saint-Pierre d'où il sera transporté jusqu'aux abris d'émission par les sapeurs de la compagnie 34/1 renforcés par la section de bataillon et au besoin par une section de la compagnie 34/2. Des opérations similaires sont prévues pour la compagnie 34/2 dans le secteur de Xyvray-Marvoisin, sur le bois de Remières, dans laquelle une émission gazeuse avait déjà été effectuée par la compagnie 34/1 le 14 septembre. L'émission sur Remières a lieu cinq semaines plus tard, le 27 novembre. En novembre, le deuxième groupe Z effectue un exercice d'émission de nappe gazeuse dans la zone Royaumeix-Minorvile, Minorville-Ansauville (18 bouteilles type B.O. léger sont utilisées) pour entraîner une division marocaine à ce genre d'opération. Celle-ci entre en action le 9 décembre à 22h00 sur trois petits secteurs : Seicheprey, la zone nord-ouest du Bois de Remière, et le secteur compris entre la corne sud du Bois Jury et la ligne de chemin de fer allant de Bernécourt à Essey. Le nom de code de l'opération est : Stella. Celle sur Fey-en-Haye, secteur de la 42e D.I., menée par le deuxième groupe Z, n'a lieu que le 6 janvier 1918 et permet de prendre des positions ennemies. Winkler écrit : " les positions évacuées ont été réoccupées et assainies comme il avait été prescrit ". Les Allemands ripostent à 15h00 et pilonnent avec des obus toxiques les cantonnements français du Bois de la Lampe, de Mamey et du quartier Dauphiné. Le même jour, les Français opèrent de même dans le secteur de Saizerais. Le 6 au soir, les Allemands effectuent un nouveau tir de représailles, avec de l'ypérite, sur les batteries française et le P.C. Xavier du Bois de la Lampe. Le 8 janvier à 20 heures, le secteur touché a 100% de perte : sur 44 hommes présents, 16 sont évacués et 28 sont indisponibles !

Fin 1917, les Français se préparent également à utiliser le système de " projectors " anglais sur le front de la VIIIe armée. Utilisé pour la première fois par les Britanniques le 4 avril 1917 devant Arras, ce nouveau procédé de dispersion des gaz, mis au point par le Lieutenant Livens, est un simple tube d'acier reposant sur une plaque d'appui et permettant de lancer à plusieurs kilomètres des bombes toxiques. Le but de ces mortiers était de créer en un point précis des lignes ennemies un nuage toxique instantané et très concentré (jusqu'à 13 kg de toxique par mètre carré de terrain). Ceci était obtenu par l'utilisation d'un commutateur électrique permettant le tir simultané de plusieurs centaines de tubes sur un front limité. L'un des avantages de ce système était l'effet de surprise obtenu : seuls, le bruit de départ de la salve et une lueur vive dans les lignes ennemies lors d'envois nocturnes, alertaient l'ennemi du danger. Les bombes arrivant sur lui en 15 à 20 secondes, celui-ci n'avait en général pas le temps de mettre son masque. Dans le cas contraire, l'atmosphère toxique était tellement concentrée que les occupants de la zone touchée étaient tout de même affectés par le toxique, le masque n'ayant à filtrer que du gaz pendant quelques minutes...

La reconnaissance du secteur est effectuée le 29 décembre 1917 par la compagnie 34/1 : l'endroit choisi se situe dans Bois-le-Prêtre, entre la maison forestière du Père Hilarion et le Haut-de-Rieupt. Du 1er au 10 janvier, les hommes de la compagnie 34/1 partent suivre un cours d'instruction donné par un officier du 1er groupe Z au Bois de Fays-de-Chenevière (à l'est de Saint-Clément). Une fois de retour, le parc à matériel et le convoi automobile du bataillon s'installent dans la cartonnerie de Blénod-lès-Pont-à-Mousson, et du 25 au 31 janvier 1918 commencent les travaux d'aménagement. Le parc du 34e bataillon (atelier et magasin) est installé aux environs de la gare de Manoncourt et le parc chimique dans le Bois du Ropage. Le poste météorologique déjà installé entre Martincourt et Manonville est maintenu en place et l'opération est envisagée pour le 16 février 1918. Mais le 26 janvier, vers 20h30, l'ennemi frappe à nouveau sur le front de la 42e D.I., en face de Regniéville. Un officier présent sur les lieux écrivait le lendemain : " une grande lueur a illuminé subitement le front adverse, elle était accompagnée d'une sorte de coup de mine. Une dizaine de secondes après, plusieurs centaines de grosses bombes chargée au phosgène tombaient sur notre position en même temps qu'une grêle de projectiles de 77 et de 105 chargés en ypérite et palite ". Les pertes sont très lourdes, les hommes n'ayant pas mis leur masque dès la lueur observée sur le front ennemi. Le lieutenant Sellier, officier chimiste du Centre médico-légal de Nancy écrit dans son rapport : " cette affaire est la répétition de celles des 5, 10, 12, et 27 décembre dernier. Je persiste à croire à l'emploi par l'ennemi du système des projectors anglais. La grosse quantité de projectiles tirés en même temps, ne peut s'expliquer autrement ". En fait, c'est effectivement la cinquième fois depuis l'épisode de Paroy que les Allemands emploient leur gaswerfer 17 : deux tirs sont effectués à 20h30 et à 21h30, mais vers 23h00, le vent ramène des gaz vers les lignes allemandes et le lendemain des guetteurs français aperçoivent des brancardiers allemands évacuant les intoxiqués de la veille ! A partir de cette date, les Allemands vont multiplier les tirs de gaswerfer sur le saillant de Saint-Mihiel.

Le surlendemain de la première attaque, Winkler fait savoir au général commandant la Ière Armée qu'une opération d'emploi de projectors est en préparation à Bois-le-Prêtre et qu'il serait intéressant d'en préparer une seconde à l'est de la forêt d'Apremont, en pente vers les lignes ennemies. La préparation du premier secteur n'est terminée que le 15 février, date du deuxième tir de gaswerfer allemand sur Regnéville ! Le 26 au matin, c'est la première division américaine, récemment installée dans le Bois de Remières, qui doit à son tour subir les effets des terribles gaswerfer. Or les Etats-Unis s'étaient engagés dans la guerre le 6 avril 1917 sans aucune préparation à la guerre chimique. En juillet 1917, après l'apparition du sulfure d'éthyle dichloré sur le champ de bataille, le général Pershing dirigeant le corps expéditionnaire américain avait chargé le lieutenant-colonel Fries, officier d'état-major, de s'occuper de la question de l'arme chimique. Les soldats américains devaient suivre, durant leur entraînement, un enseignement hérité de l'expérience des Français et des Anglais sur la défense contre les gaz. La first division est, en février 1917, la seule division américaine opérationnelle, constituée de troupes certainement plus " fraîches " que celles des autres nations, mais qui n'ont aucune expérience de la guerre en cours, encore moins en ce qui concerne l'arme chimique... Pourtant, dans les tranchées du bois de Remières, chaque soldat jusqu'à Beaumont, village situé à trois kilomètres en arrière des premières lignes, porte son masque en position d'attente. Les combattants ont même deux masques en dotation : le M2 français et leur Box respirator ; quant aux abris, ils sont le plus hermétique possible aux nappes gazeuses. Le 26 février vers une heure trente du matin, une vive lueur éclaire les lignes allemandes et peu de temps après, les bombes au phosgène tombent sur les Américains. Avant même l'explosion des premiers projectiles, l'alarme est donnée par les guetteurs et les masques sont mis. A deux heures, une deuxième salve de projectiles toxiques est tirée. Le bilan s'élève au bout de deux jours à 8 morts et 176 évacués, la majorité des intoxications étant due à un retrait prématuré du masque, contrairement aux ordres reçus... L'affaire du 26 n'épargna pas non plus les Allemands : lors du rembarquement des projectors qui dura environ huit jours, l'explosion d'un projectile dans son tube de lancement devait tuer dix pionniers spéciaux et en blesser 30 autres...

Quant au tir français tout d'abord envisagé pour le 16 février, il n'a lieu que le 5 mars mais dans des conditions excellentes : le temps est froid et sec, le sol recouvert de neige, et un vent de faible vitesse souffle dans la direction favorable. La vague qui résulte de l'éclatement des bombes chemine vers Villers-sous-Prény atteignant également quelques batteries vers Norroy. Un tir d'obus toxique permet en plus de renforcer ses effets. C'est la première opération de ce genre effectuée par une unité du deuxième groupe Z. Le 15 mars, l'expérience est renouvelée à Apremont.

Au cours du mois de mars 1918, les Allemands ne font aucun emploi de projectors dans ce secteur mais, par contre, ils lancent de nombreuses attaques dont beaucoup sont d'importance minime. Dès le début de l'opération Michaël sur la Somme, la fréquence des tirs d'obus toxiques devient impressionnante. Les produits utilisés sont : surpalite, ypérite, arsines, carbylamines, seuls ou combinés. Les rapports du médecin chef du Centre médico-légal de Toul signalent de plus une proportion anormale de cas graves et de décès chez les ypérités : " sur un groupe d'une vingtaine de mitrailleurs évacués, il y eut 12 cas graves, dont 8, peut être 9, se terminèrent par la mort " par complications pulmonaires infectieuses " ". Il signale également que ces hommes n'ont pas mis leur masque tout de suite " parce qu'ils ne se doutèrent pas qu'il s'agissait d'obus spéciaux, leur éclatement ayant été aussi fort que celui des projectiles explosifs et la faible odeur du gaz ayant d'abord passé inaperçue ". Ce que le médecin-chef Duvoir attribue à un camouflage d'obus spéciaux par l'utilisation simultanée d'obus explosifs en quantité supérieure à la normale, semble plutôt devoir l'être à l'utilisation par les Allemands de leurs obus mixtes à sulfure d'éthyle dichloré, dont on sait que l'introduction se fit à partir de fin mars 1918, lors du déclenchement des offensives de printemps.

A partir de celui-ci, l'artillerie allemande infecte largement la partie du saillant comprise entre Saint-Mihiel et Pont-à-Mousson : du 23 mars (bombardement des positions d'Heminville) au 11 mai (tirs sur Beaumont), plus de cent trente tirs à ypérite sont effectués sur quarante-deux secteurs différents, villages ou forêts, abritant des troupes ou de l'artillerie. Du 12 avril au 1er mai 1918, les positions alliées situées dans le secteur de Seycheprey sont ypéritées dix-sept fois, un même endroit l'étant parfois plusieurs fois de suite ! Du début des offensives allemandes, le 23 mars, jusqu'en septembre 1918, les Allemands bombardent le secteur Apremont - Bois-le-Prêtre avec des obus spéciaux, principalement au mois de mai, période pendant laquelle ils font des préparations d'artillerie sur tout le front occidental pour cacher aux Alliés l'offensive qui se prépare sur le Chemin des Dames. En général, ce sont des tirs de harcèlement destinés à causer des pertes à l'ennemi ; parfois ce sont des tirs de préparation et d'accompagnement de coups de mains limités. L'utilisation des projectors n'en est pas abandonnée pour autant. Trois tirs ont lieu les 15, 17, et 19 avril à Bois-le-Prêtre et présentent un certain intérêt. L'attaque du 15 consiste en un " encagement " par les bombes toxiques de la zone d'opération visée par un coup de main au nord de la fontaine du Père Hilarion, combiné à un tir explosif sur les premières lignes attaquées et à des tirs d'obus toxiques croix verte et croix bleue sur les arrières et les voies de communication. Il s'agit là d'un emploi tout à fait nouveau des projectors par les Allemands, qui les utilisent habituellement dans le seul but de causer des pertes à l'ennemi.

Dans l'attaque du 17 sur le Bois Pouillot (à l'est de Fey-en-Haye), ils lancent un projectile nouveau, inconnu jusqu'alors : une des bombes retrouvée intacte est marquée d'une croix bleue et s'avère contenir de la diphénylchloroarsine mélangée à même l'explosif. L'effet produit par ces projectiles est nul, les pertes étant plutôt dues aux bombes toxiques chargées en phosgène surprenant sans masque un tiers des hommes présents dans la zone bombardée (sur 150 hommes, 42 sont intoxiqués dont 24 trouvent la mort). En outre, la nappe constituée par les gaz est assez dense et descend le ravin des Carrières, parcourant deux kilomètres jusqu'au village de Montauville qu'elle atteint en 20 minutes, où elle provoque encore 13 intoxications dont une mortelle. Certains civils, surpris dans leur lit, sont également " incommodés ". Le 19, à 1h45 du matin, les gaswerfer entrent de nouveau en action sur le même secteur, mais cette fois-ci ce sont d'anciennes bombes explosives pour mortier lisse de 18 cm, déclassées depuis longtemps par les Allemands, qui sont tirées. L'une des dernières attaques par projectors allemands dans le secteur qui nous intéresse, semble être celle du 8 au 9 mai sur Apremont ; une autre en préparation au nord de Bois-le-Prêtre est interrompue par la destruction de ses installations le 21 mai.

Du coté français, on ne demeure pas en reste et de nombreux bombardements toxiques sont également exécutés. Plusieurs jours après un coup de main français exécuté en forêt d'Apremont le 16 mai, des déserteurs allemands déclarèrent lors de leur interrogatoire : " les pertes du bataillon furent très lourdes, en particulier de nombreuses pertes par les gaz. Le bataillon fut immédiatement retiré du front et mis au repos à Saint-Mihiel ". Un fait intéressant à souligner durant cette période est l'utilisation des gaz par les belligérants en tirs de représailles suite à des opérations identiques ou non effectuées par l'ennemi les jours précédents. Ainsi, par exemple, suite à un tir de concentration par bombes et obus toxiques effectué sur des organisations ennemies au Nord-est de Fey-en-Haye du 23 au 24 mai, les Allemands ripostèrent de même le lendemain...

Quant aux Américains, c'est principalement dans le saillant de Saint-Mihiel que leur participation à la guerre chimique devient effective. Dans la nuit du 2 au 3 août, dans le bois de Mort-Mare, c'est à leur tour d'utiliser les projectors et de rendre aux Allemands la réponse à l'attaque sur le bois de Remières en février. Mais c'est durant les contre-offensives alliées du 8 août au 15 septembre, qu'ils participent le plus activement aux combats et permettent, le 12 septembre, la réduction du Saillant de Saint-Mihiel qu'aucune attaque française n'avait pu résorber depuis 1914. Durant ces combats, les Américains emploient systématiquement les gaz, d'après des plans qui avaient fixé à l'avance la combinaison des armes conventionnelles avec l'utilisation de l'arme chimique et des fumigènes par leurs artilleurs et leurs six compagnies spéciales qui participent activement à la prise de Saint-Mihiel. Enfin, à partir de septembre 1918, même si l'Allemagne ne passe plus à l'offensive et que sa consommation en munitions à gaz diminue, elle continue à utiliser l'arme chimique, surtout le " croix jaune ", dans un but défensif. C'est le cas en septembre dans la défense du saillant de Saint-Mihiel et en Argonne ; mais également lors de la retraite de son armée qui procède à un ypéritage systématique des positions qu'elle abandonne aux Alliés...    Régis MAUCOLOT

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